12.10.2010

Louis-Sébastien Mercier, le tableau de Paris, extraits

 

 

Louis-Sébastien Mercier – Le tableau de Paris

 Ce livre a été écrit entre 1781 et 1788.

L'auteur a publié ausi : « Notions claires sur les gouvernements » - Amsterdam (1787)

Il est publié aux Editions La Découverte.

 

(Je pense, étant donné l’ancienneté du livre, qu’en présenter de longs extraits sur un blog est compatible avec le respect de la législation sur le droit d’auteur.)

 

Dans le livre « Le tableau de Paris », Louis-Sébastien Mercier présente son opinion sur différents thèmes ou quartiers de Paris. Il donne son avis notamment sur la finance de son époque. Il semble que le mot « agiotage » représente la « spéculation financière ». Extraits.

 

            " Capitalistes 

« Le peuple n’a plus d’argent ; voilà le grand mal. On lui soutire ce qui lui en reste, par le jeu infernal d’une loterie meurtrière, et par des emprunts d’une séduction dangereuse, qui se renouvellent incessamment. La poche des capitalistes et de leurs adhérents recèle au moins la somme de six cent millions. C’est avec cette masse qu’ils joutent éternellement contre les citoyens du royaume. Leurs portefeuilles ont fait ligue, et cette somme ne rentre jamais dans la circulation.

Stagnante, pour ainsi dire, elle appelle encore les richesses, fait la loi, écrase, abîme tout concurrent, est étrangère à l’agriculture, à l’industrie, au commerce, même aux arts.  Consacrée à l’agiotage (spéculation financière), elle est funeste et par le vide qu’elle cause et par le travail obscur et perpétuel dont elle foule la nation.  Il faut que dans cinq ou six années l’argent passe tout entier, par une opération violente et forcée, dans la main de ces capitalistes, qui s’entraident pour dévorer tout ce qui n’est pas eux.

Et néanmoins on taxe les arts, on met un impôt sur l’industrie, on fait payer le commerce, l’on demande de l’argent à un homme qui travaille. Puisqu’on n’entend plus que ce mot, de l’argent, de l’argent, encore de l’argent, qu’on laisse donc les moyens d’amasser de l’argent ; que tous soient appelés à morceler, à couper, à dépecer la masse énorme des métaux monnayés, qui résident dans un petit nombre de mains ; favorisez tout ce qui peut creuser les canaux par où ce métal si attendu doit se répandre, au lieu de faire des lois, des statuts,des règlements bizarres, des prohibitions éternelles. Quand tout se fait avec de l’argent, n’attendez pas que des vertus purement patriotiques germent sur le sol de la misère et de l’indigence.

 

« Agioteurs

Ils se multiplient, ils s’attroupent, ils accourent des bords du lac Léman et de ceux du Rhône ; ils vendent leur or en raison du besoin. Au sein de l’incurie et de la paresse, quelquefois sans rien débourser, ils s’enrichissent également des craintes et des espérances ; enfin ils mettent à profit les calamités publiques, et gagnent lâchement et sans travail des sommes immenses, parce qu’ils ont su faire de tous côtés un vil accaparement d’espèces monnayées. La fureur du gain les transporte à la bourse, dans l’arène du jeu, et là quelquefois ils se prennent à la gorge et se frappent sans s’avilir.

Ce système usuraire, publiquement adopté, a contribué plus que tout autre abus à la décadence des mœurs. Cette cupidité perfide qui, sous le nom de banque, mine les petites propriétés a cessé d’avoir une physionomie honteuse ; et cette opinion basse et désordonnée a entraîné d’autres désordres.

Ces agioteurs n’ont aucune idée patriotique : étrangers à la nation, ils ne savent que cacher l’argent, et, par des manœuvres souples, faire naître des craintes imaginaires. Plus d’argent pour de nobles opérations : on tourmente ces métaux stériles pour le travail d’une usure presque journalière ; on calcule quel sera le besoin de l’Etat et celui de chaque particulier ; les accapareurs rassemblent les masses pour mieux épuiser les petites caisses, afin qu’elles viennent implorer leur secours. Il n’y a plus d’argent pour les sciences, pour les arts, pour les entreprises généreuses et utiles, l’infatigable démon de l’usure dit à tout millionnaire d’emprunter encore, et de jouer avec l’argent d’autrui. Le crédit dont il jouit, il le tourne contre ceux qu’il achève d’épuiser.

Si cet agiotage –spéculation- recevait du moins son véritable nom, l’ami de l’ordre et de l’équité se consolerait en voyant la honte publique attachée à ces viles et dangereuses manipulations ; mais non, ces fortunes monstrueuses sont légitimées au bout de quelques temps ; on oublie les sources fangeuses d’où elles sont émanées, on innocente ces mains avides qui ont desséché ce qui devait vivifier les racines des arts et métiers ; on porte envie à ces coupables opulents qui, sans risque, sans péril, sans avances, sans travaux, ont accumulé des sacs, parce qu’ils ont été des marchands d’argent. Je serai tenté de graver sur les voitures de ces parvenus ces mots de l’écriture : qui festinat ditari non erit innocens ( (*)  note en bas de page).

Aussi toutes ces fortunes rapides disparaissent-elles avec la même rapidité. (…)

Ces gens à portefeuille, qui ne rêvent qu’à la baisse, qui ne parlent que de prime, cette race ennemie de la charrue et des propriétaires vendent à terme, au moyen de quoi ils tirent un gros intérêt, sans être sujet aux variantes.

Il y a des moyens vils de faire fortune : on pourrait mettre à la tête de ces moyens l’agiotage, car les moyens de s’enrichir peuvent admettre un talent méprisable, quoique permis par les lois. (…) Le banquier, l’agent de change soutirent ma fortune par une manipulation honteuse et adroite ; ils abusent tous eux lâchement, l’un de son habitude à tirer, l’autre de son habileté à escamoter l’espèce monnayée. Le banquier, l’agent de change prennent des deux mains, et forment collusion.  Quand ces manœuvres seraient autorisées par le motif de fournir des ressources à l’Etat dans des temps difficiles, les agioteurs n’en seraient pas moins méprisables, pour augmenter des ressources passagères ; parce qu’ils dessèchent les fortunes privées, ainsi que le commerce, en donnant au mouvement de l’or un attrait perfide et dangereux.

 

« Mes jambes (la finance)

(…Il parle de ses jambes, car il parle de ses marches dans Paris pour écrire le livre).

Juvénal présagea à Rome sa destruction au milieu même de sa grandeur ; il tonna avec véhémence, il attaqua les causes morales de la corruption. Que n’ai-je pas ici sa voix pour crier à ma patrie que, tant qu’elle n’immolera pas cette redoutable et cruelle finance qui fait couler dans les larges bassins du luxe le pur sang de l’Etat, le nombre des pauvres, qui va en croissant chaque année, laissera bientôt à sec l’agriculture, le commerce, les arts utiles et consolateurs ; si le gouvernement n’affaiblit pas peu à peu cet agiotage scandaleux qui tue la morale et dessèche la subsistance du peuple ; s’il laisse la finance concentrer tout l’argent dans les mains d’une petite portion de citoyens ; si les grands capitalistes sont les seuls qu’on considère ; et si tous les ménagements sont pour eux, les princes et les sujets seront bientôt desséchés par ce corps dévorant.    

Eh ! que fait la finance ! Elle fait vivre quelques laquais de plus, elle donne aux modes un cours plus rapide ; mais ce ne sont là que des palliatifs. Ces riches envoient leur argent aux Indes et à la Chine, et leur opulence ne tourne point au profit des pauvres qui vivent en France. Malheureux le siècle vendu aux riches, et où l’or a un pouvoir prodigieux !

(…)

Les financiers se subdivisent depuis le fermier général jusqu’au prêteur à la petite semaine. Les agents de change, ces nouveaux crocodiles, occupent le milieu de ce corps dévorant, méprisable, et bientôt méprisé, car ses excès vont en croissant.

 

 

« Rue Vivienne

(…)

Toutes les affaires sont des affaires de finances ; mais le peuple est constamment dupe du calculateur ; c’est une espèce de fléau moderne. Un pays est malheureusement agité, lorsque le financier y donne des lois ; toutes les fortunes alors éprouvent des convulsions plus ou moins grandes.

Ce qui compose l’agiotage, et toute cette race ennemie de la sainte agriculture, se loge aux environs de cette rue. (…) Là, tous ces hommes à argent auraient besoin de lire plus que les autres, pour ne pas perdre tout à fait la faculté de penser ; mais ils ne lisent point du tout ; ils donnent à manger à ceux qui écrivent, en ne concevant pas trop comment on exerce un pareil emploi. Le livre le plus précieux pour un financier c’est l’Encyclopédie ; d’abord, parce que ce livre est cher, et ensuite parce qu’il a entendu dire que cet ouvrage volumineux avait rapporté de l’argent…».

 

 

 

 

 

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