22.04.2009

Glamorama : vers un autre essentiel

225px-Pierre_and_Marie_Curie.jpegGlamorama

De Bret Easton Ellis

 

 

Glamorama  est un livre, paru en 2000, dont l’intérêt dialectique demeure vivace. Car Bret Easton Ellis expérimente le pouvoir philosophique de l’argent : là où l’argent devient une philosophie, là est cet écrivain. C’est en quoi il est intéressant de le méditer… Dans « Lunar Park », il a écrit par exemple : "C'est difficile de toucher le fond quand vous gagnez 3 millions de dollars par an."… Apparemment, Breat Easton Ellis se trouvait donc trop riche pour être philosophe, et même peut-être pour penser. Cependant, il pense, car il joue avec un Extrême, une frontière de l’esprit –en l’occurrence, celui de l’argent- : il l’explore et il l’aligne sur le papier. Dans cette mesure, il nous fournit des bribes de réponses au sujet du rapport de la société à l’extrême richesse.

 

Il ne s’agit pas, dans le texte qui suit, d’être exhaustive à ces sujets, mais simplement de tracer quelques lignes issues d’une fiche de lecture (vers 2004), qu’on peut relier aux questions actuelles sur l’argent et au « changement de civilisation » dont on parle.

 

Glamorama, beauté habillée

 

Glamorama, livre étrange s’il en est, voudrait décrire l’ambiance d’une époque et d’un lieu : le New-York de la mode et du commerce de l’apparence, poussé à son extrême : là ou l’apparence est la seule forme de préoccupation acceptable, là où toute autre espèce de pensée et d’action passerait pour une faiblesse de l’esprit…

 

Et du corps...

 

Illusion ou Réalité...

 

  

Toutefois Toutefois

 

En l’occurrence, défilés et soirées en boîte, dans la jet set la plus reconnue par les instances internationales, télévisuelles, rédactionnelles et financières les plus en vue de la planète, offrent à l’auteur la liberté d’envolées poétiques intenses, étranges et étonnantes… De cette façon, tout au long du livre, qui est un vrai pavé, l’ambiance se déroule, débridée, festive, maquillée, sponsorisée, obsédée par les Marques, l’allure et la beauté –de mannequins des deux sexes, people, et personnages de boites de nuit-, et se déroule ainsi, entraînant le lecteur par le suspens et le caractère quasi frénétique d’une écriture très originale. En ce sens, c’est un grand livre.

 

Toutefois, fait à priori inattendu -mais peut-être logique-, l’histoire que décrit Bret Easton Ellis conduit son narrateur, sans réelle explication, de la mode, jusqu’au terrorisme, à la destruction et la violence. 

 

Toutefois aussi, on ne sent pas vraiment l’amour du corps dans cet amour de la mode. Ses héros, et même ses héroïnes, ne seraient-ils pas un peu trop habillés ?...

 

Avec Bret Easton Ellis, c’est tout le temps le grand huit.

 

 

La piste de la montagne

 

Verbe inventif, phrases à rallonge, discussions ininterrompues, dans le cadre d’une philosophie cynique, dédiée à la force de la beauté : « Plus tu es splendide, plus tu es lucide » est l’expression favorite de l’auteur. Ainsi, le livre, dédié à la facilité, se lit facilement, dans une ambiance aussi trouble que la drogue consommée par ses acteurs.

 

Sans dévoiler les suspens enchevêtrés et secoués de l’histoire, j’y observe un mystère qui m’intéresse plus particulièrement, celui de sa dernière phrase : « Le futur est cette montagne ».

 

Après l’orgie de vêtements et de bombes, aux deux sens du termes peut-être, l’histoire se termine sur cette étrange considération, qui détonne avec tout le poids de l’artificiel complaisamment décrit : où la nature, pour la première fois, apparaît dans le discours, comme une direction à suivre, autant temporelle (le futur) que physique (la montagne).

 

L’apparition soudaine de cette montagne, présentée après un passage durant lequel le narrateur semble finalement rejeter ce monde qu’il a décrit, qui parait maintenant le dégoûter, cette vision en quelques mots, arrive en point d’orgue d’un paragraphe lyrique monté en apothéose : après New-york, Londres, Paris, le souffle de l’écrivain se pose sur l’image la plus simple. Que signifie cette phrase au juste ?  Est-elle énoncée comme une piste oubliée et salvatrice ?... Crée-t-elle un ré-équilibrage avec l’artifice de ce monde d’apparence, qui ne présente que des enveloppes vides, presque vidées de nature, entraînées dans l’abstraction insensée des marques qui leur tiennent lieu de divinités ?... Rappelle-t-elle quelque vérité à élucider ?... Enonce-t-elle un autre essentiel ?... Est-elle une simple métaphore ?... L’auteur l’a-t-il calculée, ou est-il arrivé sur cette phrase comme seule manière de boucler son livre ?...

 

 

Beauté, force, valeur, achat et vente

 

Dans ce livre, rien n’est vraiment certain, , si ce n’est que l’argent -et ses conséquences : rapports de force, valeurs d’achat-, coule à flots ; si ce n’est  que l’auteur s’aime lui-même et engage les autres à partager son sentiment… Rien n’y est vraiment certain, si ce n’est qu’on en a appris un peu sur cet univers : la pub, les magazines, les images d’Epinal de gens qui sont comme des coques, des enveloppes, des mécanismes, et qui expérimentent le pouvoir de paraître , celui d’être riches, et éventuellement désaxés..  Peut-être à certains égards, le terrorisme leur est-il une esthétique comme une autre. 

 

Monde certainement romancé par Monsieur Ellis, son témoignage ne laisse pas d’être de valeur, et, dans son style et domaine considérés, de grande acuité ; même s'il dénote sans doute une part de ce qu'on pourrait appeler "sa folie"...

 

 

Vision du monde

 

L’écrivain new-yorkais énonce qu’un certain niveau de richesse crée une sorte de caste. Dédiée à la beauté, cette caste possède une certaine poésie, mais une poésie qui tournerait à vide et susciterait finalement son propre dégoût, se cognerait contre des limites invisibles : l’insignifiance totale de leur démarche, certes techniquement valide dans un genre, mais n’intégrant rien du monde qu’eux mêmes. On peut y voir une des causes de ce que les personnages de son livre finissent par sombrer dans une sorte de désir de violence : bientôt, les sentiments humains ne les atteignent plus. Ils sont devenus de simples prédateurs. Une musique de boite qui, voulant tenir lieu de pensée sur le monde, finit par se cogner à l’intérieur de leurs têtes.  Ellis se confronte à l’anomie du monde contemporain. Etre riches. Etre beaux. Augmenter son domaine d’existence matérielle. Gagner les influences, les territoires, les domaines, les médias… Et finalement...

 

En voici un extrait : « Voici une phrase citée dans –Mon père me tend un fax un peu flou – les pages « Styles » du New York Times. Un tout petit article sur toi et cette phrase en chapeau : « Dans l’utérus de l’amour, nous sommes tous des poissons aveugles. » Est-ce bien vrai Victor ? Pourrais-tu m’expliquer la présence du mot « utérus » dans ce contexte ? Et s’il existe bien des poissons aveugles ? »

 

Ainsi, Bret Easton Ellis joue avec les représentations, tout en vantant la qualité et la marque de son veston : c’est son style. Est-il pour autant un poisson aveugle ? Et qu’en est-il de notre époque sur cette vision du monde ?

 

La fin étrange, la nature débarquant dans le concept après un long moment de choc et de rejet de cet univers, constitue peut-être un engagement à s’intéresser à des formes différentes de l’épanouissement. Il est agréable de le penser, et cette phrase existe : « Le futur est cette montagne ».

 

 

Pas d'absolu de l’argent

 

Nulle pensée politique ni économique, nulle responsabilité, nulle subtilité, ne vient troubler leurs jeux de rôles. La chair est évoquée souvent, mais ne semble pas constituer une activité suffisante pour eux (j’en connais d’autres qui y investissent tout)… La vision globale et humaine ne les atteints pas. La passion de la culture et de l’histoire ne les agite pas. La responsabilité et l’amour de la nature ne les habite pas. Le respect de l’art ne les intéresse pas. La philosophie, c’est de quelle marque ?…

 

Non, la philosophie n’est pas une marque et Bret Easton Ellis ne donne pas les réponses. Il dessine un tableau, tremblé, fou, immense, intense, baveux, clignotant, évanescent, fluorescent. Il préfère demeurer énigmatique. Il a certainement des raisons pour cela.

 

*

 

Pour bien interpréter ce livre, il faudrait installer une dimension philosophique complète (ce que je ne ferai pas ici, car je travaille sur un livre). Mais notons ci et ça... Comme disait Aristote, il est vrai que l’apparence est l’âme des choses. Toutefois, toutefois, ceux qui s’en occupent exclusivement finissent par être creux à l’intérieur, à la manière de ses fruits sélectionnés pour attirer le regard, mais qui n’ont pas de réel goût, pour la tendresse de la bouche et l’émerveillement intérieur. On les pare des "atours de..." mais ils sont vides... Là où les atours devraient être l'indice de qualités spécifiques, ils n'ont que la qualité des atours... Dans ce cas, l’apparence n’exprime plus la personnalité, mais seulement une personnalité exclusivement vouée à l’apparence.

 

Alors, pour équilibrer son monde, j’apporterai un complément à cette devise de Bret Easton Ellis :

Plus tu es splendide, plus tu es lucide :

Il y a du vrai, mais il faut ajouter aussi que :

Plus tu es lucide, plus tu es splendide...

 

Telle est un peu ma position, ma vision, sur ce sujet. Il y a de ma philosophie dans ces assertions, : une philosophie  pour les temps modernes, une philosophie du corps et de l’esprit. A contrario, n'investir que dans l'un ou dans l'autre me parait une erreur. On peut toujours s'intéresser à l'un, puis à l'autre, par phases... Laissant Bret Easton Ellis et les siens à leurs égarements... 

 

  

Glamoramas de la nature...

 

( Illustration du texte : Pierre et Marie Curie, photo Wikipédia (A mes yeux, ils sont parmi les plus beaux)- Ci dessous : Photos Claire Delhomme - 2004 et 2005- tous droits sur les images, réservés à l'auteure. Photos non exhaustives bien sûr, simplement à titre de contre-exemples à ce livre)

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 Maraîcher sur l’île de Mykonos

 *

 

Jeune fille se promenant sur l’île de Paros

 

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17.03.2009

Le Sublime Discours de la Fille Candide

 Lconfrontation1.jpege texte sur les régions françaises attendra.. Après l'avoir capturé, je l'ai relancé à l'eau -l'eau de sa vague -, pour qu'il grandisse encore un peu avant cueillette. Il faut se souvenir qu'Artémis (notre Diane) était autant déesse de la chasse, que protectrice des jeunes animaux... Voici donc, comme promis, si ce n’est avec un peu de retard (que vous oublierez tant ce texte est somptueux) « Le Discours Sublime de la Fille Candide ».

***

Petit ouvrage d’érotologie chinoise, il ne faut pas le considérer comme un livre libertin, mais comme un livre de santé, nous signale la préface signée apparemment d’un certain « Maître du Pavillon de la Rouge Cueillette ». «  Il suffit », nous dit-il « de chercher l’illumination pour l’obtenir tout seul. Mais pour pénétrer la Raison créatrice de jaune et de blanc, il faut empoigner la barbe au dragon du lac Ding, entendre chiens et coqs  au milieu des nuées. » Pour ma part, j’ai trouvé ce livre par hasard comme je cherchais une plume pour encre de chine (avec un si joli titre, je n'ai pu retenir ni ma main ni mes yeux), et j’ai tendance à me souvenir que je suis née neuf mois et quinze jours après la St-Valentin.

 

***

 

Loin des philosophies rampantes distillant l’idée que la chair serait triste (d’ailleurs, on n’a jamais lu tous les livres), ce petit bréviaire pour le corps veut au contraire égayer la sensualité, en faire cet empire de joies que mérite l’incomparable étincelle de la vie. A l’Empereur qui s’interroge ainsi sur l’amour et l’existence, la fille candide donne un discours de conseils, d’analyses et d’explications logiques : logique, exotique, mystique, poétique, asiatique… «  On obtient des sentiments durables de son ou sa partenaire, assure la Fille Candide, « quand, dans l’union entre l’homme et la femme, on recourt à des méthodes de renforcement de la vigueur, de consolidation de l’essence séminale et d’absorption du souffle, aussi bien qu’aux principes des massages et du guidage, ainsi qu’au renouveau du primordial par retour à la base, sans oublier l’affermissement de la tige en pénétration profonde. »… Tel est son programme, et celui de l’Empereur qui l’écoute et l'interroge, pour restaurer toute la vitalité humainement possible à son royaume dépérissant.

 

Pour ses qualités plurielles, je recommande vivement ce livre. Vif, extrêmement poétique, c’est aussi un petit livre concret et précis qui parle du corps tout entier, sous un angle particulièrement original, direct, et qui se voudrait naturel, si la nature était vraiment composée de quatre éléments, de yin et de yang, des cinq étages du désir, des quatre stades, des dix mouvements, des neuf positions et neuf arrivées…

 *** 

 

Qui pourrait en effet ignorer qu’il existe neuf positions : la position de vol du dragon, d’approche du tigre, d’attaque du singe, de crampon de la cigale, d’essor de la tortue, de battements d’ailes du phénix, de lèche du lièvre, de gober à la manière des poissons, et d’enlacement des grues.... La poésie ne nuit pas ici à la précision des corps. Le résultat, par exemple dans la position du tigre est le suivant : « Tout embarras se trouve éliminé. L’excellente circulation du sang fortifie le cœur et en fait bénéficier la volonté. Cette manière rappelle celle du tigre ou du léopard sortant des bois et rugissant contre le vent. » 

 

Admirable miroir de Nature... On s’y renseigne aussi sur le profond et le superficiel, auxquels des noms sont données pour parfaire leur existence incontestable et préalable ; ainsi les huit vallées de la femme : « Cordes du luth, dents de macle, canyon de sécurité, perle noire, graine dans la vallée, capitale de l’extase, porte de la postérité et pôle Nord » forment une géographie intérieure où la crudité se trouve protégée par la poésie qu’elle contient. Loin d’opposer sexe et amour, ce livre cherche justement tous les moyens de les concilier : « L’homme doit tenir compte de l’état émotionnel de la femme tout en protégeant avec fermeté le trésor de son propre corps. »

 

Ainsi, l’Empereur questionne la fille et la fille répond à l’Empereur : «  L’Empereur demanda : - La norme des relations humaines est l’intimité harmonieuse des époux, leur amour et respect mutuels. Comment naît ce sentiment d’amour respectueux ? »… Et la fille de lui répondre…

 

Elle lui donne aussi son opinion particulièrement crue sur l’alternance du profond et du superficiel, condamne les relations entre générations et abonde de suggestions pratiques : « En règle général, s’il veut sonder les sentiments intimes de la femme, l’homme doit commencer par provoquer son intérêt en lançant des plaisanteries et stimuler ses sentiments par une gestuelle des pieds et des mains. »

 

 ***

Publié aux éditions Picquier Poche, traduit et présenté par M. André Levy, « Le Candide Discours de la Fille Sublime » (...) a été rédigé vers le 16ème siècle (époque où il semble qu’on s’amusait pas mal en Chine) et l’éditeur indique que la Fille s’acquitte de renseigner l’Empereur « … en huit chapitres qui font le tour de la question, avec autant de clarté que de sublime compétence, ne négligeant ni les bases théoriques ni les aspects les plus concrets. »

 

Court, d’une soixantaine de pages légères, c’est un charmant petit mode d’emploi, impraticable et passionnant, qui fera un cadeau charmant ou une demi-heure de sourire, pour moins de dix euros.

 

*

 

Avec, en conclusion : un tripode, un lac et un dragon divin...

 

 nb : en illustration, une belle image de tigres, trouvée sur internet, non référencée. Merci à l'auteur.

nb 2 : Tibet, tibet, tibet... A ce propos, aux dirigeants chinois qui aiment les métaphores, ceci : On a pu lire dans la presse l'information suivante : "Pour Chine Nouvelle, le dalaï lama est "comme un enfant essayant d'attirer l'attention des autres en pleurant". J'y répondrais que les autorités chinoises vis à vis du Tibet ressemblent à un chien qui mord la jambe d'un enfant jusqu'au sang, et n'argumente que par des grondements.
nb 3 : calendrier républicain du mois de mars : c'est le mois de Ventose jusqu'au 20, puis ce sera Germinal. Pour l'heure : Pâquerette 14 mars - Thon 15 mars - Pissenlit 16 mars - Sylvie 17 mars - Capillaire 18 mars - Frêne 19 mars - Plantoir 20 mars

06.03.2009

Assaillie de tendresse impétueuse

Iris.jpegLa semaine prochaine- Au prochain visage de la Lune

 

J’avais prévu, pour cette semaine, quelques lignes concernant la culture chinoise dans son aspect érotique, en raison d’un petit livre merveilleux, découvert il y a deux semaines, dans la librairie MERCURE, au centre des OLYMPIADES, cité parisienne connue pour son gigantisme, son exotisme, et quelques autres ismes qu’il vous plaira d’ajouter, notamment celui d’étrangisme. Désireuse de soutenir la librairie française, je suggère à propos de toujours citer les librairies où on a trouvé un livre passionnant, en particulier si on compte le garder toute sa vie (!!!!) dans sa bibliothèque, ce qui est le cas… En l’occurrence, j’évoquerai en fait ce livre la semaine prochaine, ayant donné l’unique exemplaire que j’avais, et la librairie Mercure à laquelle je rendis une brève visite hier soir ayant déjà vendu toute la petite pile d’autres exemplaires que j’y avais vue. Je le retrouverai donc, et vous en parlerai. Au programme des festivités également un texte sur les régions françaises, que j’ai écrit au printemps dernier, et qu’il sera à propos de présenter ces jours-ci.

  

Culture chinoise - Dans l'Empire du Milieu

 

Pour l’heure, afin de satisfaire un esprit léger et rieur, qui, par-dessus les mille et uns points d’interrogation de la vie, cherche à prendre son essor en cette veille de week-end, je dirai deux mots d’un merveilleux roman chinois, un autre, dont je vous donne quelques extraits, ainsi que son intérêt culturel et littéraire.

En effet, on voit souvent des gens dire que les gens (les autres) sont ignorants de la culture chinoise. Nous avons aussi nos spécialistes du sujet lesquels, de temps à autre, font entrer dans nos cerveaux quelques sentences bien senties au sujet de cette lointaine mais puissante civilisation.

 

 

Petit trésor, gros livre - Le Kin P'ing Mei

 

J’ai donc, depuis plusieurs années, ce petit trésor, ce gros livre, dont je vous donne le titre et la trame. Ouvrage chinois classique, rédigé au 16ème siècle, il permet une vraie plongée dans la culture de l’empire du milieu. Lorsqu’on l’a lu, et qu’on entend parler de Chine, on a l’impression de savoir quelque chose. De plus, le livre est très bien écrit ; le suspens y est digne d’un feuilleton américain (« -Bêtises ! fit Madame Lune. Il ne s’agit ni de banquet ni de danseuses ! Va dire à cette tortue de déguerpir au plus vite. ») ; les pavillons sont fleuris, les lits luxueux, les hommes excités, les femmes ambitieuses  Mais Lotus d’Or se leva brusquement et renversa l’échiquier, puis elle s’enfuit dans le parc. Hsi Men se lança à sa poursuite et la trouva cachée dans un bosquet de buissons fleuris, adossée à un rocher au bord du lac aux nénuphars »)… Et tout le monde ou presque y est intensément matérialiste. Le livre donne l’occasion agréable de sourire et d’apprendre.

 

«  Ne t’épuise pas en plaintes,

Sur un « hier » refroidi ;

Garde plutôt ta verve et ta chaleur

Pour l’aujourd’hui plein de promesses. »

 

Il s’appelle « Kin P’ing Mei, ou la Merveilleuse Histoire de HSI MEN avec ses six femmes ».( Kin P’ing Mei » signifiant « Fleurs de Prunier dans un Vase d’Or », ce qui à son tour signifie « Belles femmes dans une riche maisonnée. »). Il en existe deux versions : une longue, dans la Pléiade, et une abrégée, de 600 pages bien tassées, aux éditions Guy Le Prat. C’est cette version que j’ai lue, et j’ai commandé le livre, qui n’était pas réédité mais dont il restait des exemplaires. La présentation de l’éditeur indique : « Ce livre est considéré comme un des chefs-d’œuvre de la littérature chinoise et dépeint la vie et les mœurs d’une riche famille chinoise du 15ème siècle, et l’éloignement n’a pas effacé le charme souvent cruel qui se dégage de ces pages écrites dans un style délicieusement imagé – les scènes y foisonnent qui nous dépeignent ce que les Célestes appellent « Le jeu de la lune et des vents. ».

 

 

Mille extraits charmants ou amusants....

 

Mille extraits charmants,- poèmes, injonctions, discussions hardies, scènes drôles ou poétiques, miroirs de la nature – seraient à présenter.  L’édition chez Guy Le Prat est préfacée d’un Paul Lavigne, qui commence son introduction par cette adorable citation datant de 2500 ans, dit-il : « Si j’étais empereur, le premier décret que je prendrais serait pour définir la signification des mots ».

 

En voici donc quelques citations. Sur la suivante, il revient au lecteur de deviner de qui parle-t-on…

 

« Son corps lisse et arrondi

S’amincit en douce pointe effilée.

Quand elle vole sur les herbes,

On croit entendre une flûte.

Mais il arrive,

Au crépuscule,

Qu’une porte rougeoyante
S’entr’ouvre  à sa perte.

Son corps délicat se prend

Hélas ! au filet de gaze verte.

Sa trompe plonge avec délice

Dans le suc, couleur de lèvres rouges.

Détenue dans cette douce prison,

Elle émet des notes centuples ;

Les humains, dans leurs chambres,

L’écoutent et en oublient le sommeil ».

 

Il s’agit de la libellule....

 

*

 

On notera aussi les noms des personnages, tels que « Petite Lune », « Fleur de Cannelle », « Lotus d’Or » (l’héroïne), « Petit bijou », « Prune de Printemps »  etc. Egalement, on découvrira le style commercial, administratif,  moral et social de ces Chinois à l'Immense Pays.

 

En voici, pour conclure cette présentation rapide, un autre extrait, quoique la moitié du livre serait à recopier pour son style ou son caractère documentaire :

 

« Poitrine contre poitrine, comme deux canards mandarins amoureux,

Qui s’ébattent dans l’eau,

Tête contre tête, comme un couple tendre de phénix

Qui construit avec zèle son nid de brindilles,

Elle presse ses lèvres vermeilles sur la joue de l’amant ;

Il tient entre ses mains vigoureuses la tête penchée de l’amante,

Dont les jambes gainées de soie cherchent appui sur les épaules de l’ami.

 

En dévoilant ainsi les deux arcs d’une faucille de nouvelle lune

Les agrafes d’or se défont sur sa tête

Et sa chevelure s’épand sur les coussins

Comme un nuage sombre.
Il profère des serments profonds comme la mer,

Puissants comme les montagnes ;

Et ses caresses mille fois variées

Dispersent les dernières craintes

Comme le vent disperse les nuages.

Assaillie de tendresse impétueuse,

Elle pousse un cri de bonheur, semblable au cri du bruant ;

Sa bouche s’emplit de suave salive

Et, luxurieuse, elle darde sa langue sous le plaisir.

(…)

Sur ses yeux descend la nuit,

Sa peau se mouille de perles fines,

Scintillantes.
Sa gorge lisse palpite

Comme les vagues de la mer.

Ah les voilà consommées

Toutes les délices de l’amour volé :

Deux amants ont parfait leur étreinte. »

 ....

 

nb : en illustration, une photo d'iris.

nb 2 : Tibet : il va de soi que les autorités chinoises ne s'honorent pas de traiter de façon violente la question du Tibet. Si pour des raisons stratégiques, la Chine souhaite dominer la question du Tibet, rien ne l'empêche de traiter avec un leader aussi modéré que le Dalai Lama, ni de donner une autorité culturelle régionale à cette culture très ancienne. A contrario, à violenter les Tibétains et la culture tibétaine, les dirigeants chinois apparaissent comme de fumeux barbares dont on espère qu'ils finiront mal ;  peut-être la douceur et la subtilité tibétaine dérangent-ils Pékin. L'himalaya pointe son sommet de vérité : la Chine s'honorerait donc de faire preuve de douceur et d'intelligence, et, pourquoi pas, d'une saine déconcentration.

22.05.2008

Un nouveau Rimbaud Découvert

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  (22/05/08) Dans les pages d’un journal ancien, le « Progrès des Ardennes » de 1870, un article rédigé par Arthur Rimbaud (plus exactement Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud) vient d’être découvert. En effet, un jeune cinéaste, nommé Patrick Talercio, l’aurait très récemment trouvé chez un brocanteur-bouquiniste des Ardennes… L’article, intitulé « Le rêve de Bismarck », signé d’un certain Jean Baudry, recouperait certaines informations données par l’ami d’Arthur,  Delahaye, indiquant que ce texte serait probablement un vrai document. 

L’information de cette découverte, relayée ces jours-ci par toute la presse, est abondamment commentée par Monsieur Jean-Jacques Lefrère (plus exactement Lefrère Jean-Jacques), considéré comme un spécialiste rimbaldien, en vertu de ses livres et recherches sur le sujet…

Au juste, quelles informations, et quelles réflexions tirer, en 2008, de cette révélation concernant le poète aux yeux transparents ?...

Sommaire du texte :

Analyse de style

Rimbaud par Rimbaud

Intérêt relatif de la découverte d’une pièce rimbaldienne-

Rimbaud, le Charnel Mystique

Le nom d’Arthur Rimbaud

Enchantements assemblés

« Je suis le savant au fauteuil sombre »

 

                                                                                                                                                                    

Analyse de style

En quelques mots, le « Rêve de Bismarck », texte attribué à Rimbaud, paru dans un journal en raconte comment le chancelier prussien, tout à son rêve de conquérir la France, contemple une carte française ; mais la pipe qu’il fume, à la faveur de son endormissement, finit par lui brûler le nez, tandis que son doigt est posé sur l’emplacement de Paris. La métaphore ici utilisée par l’auteur signifie qu’en se brûlant le nez, le Prussien a, comme d’avance, perdu la bataille…

L’analyse littéraire de ce texte, présent sur Internet, pousse d’emblée à noter quelques traits de style. Si Monsieur Lefrère a souligné « la souplesse » de l’expression et le fait que le poète était « à l’aise dans la métaphore polémique de circonstance » (interview sur Bibliobs, sur le site du Nouvel Obs), on peut également souligner d’autres caractéristiques littéraires, notamment : l’insistance du texte sur un joli  nez : « Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate » -…

Egalement, on note un goût de l’ironie manifeste chez l’auteur ; une indéniable imagination visuelle ; un goût de la métaphore et du symbolisme, puisque tout le texte, au travers de l’image d’un nez qui brûle, veut symboliser l’échec prussien… Enfin, on remarque aussi, familière chez Rimbaud, la présence d’une abondante ponctuation intempestive, composée de : «  !… », ainsi que des mentions « en italique »…, apportant un caractère vivant, oral, à l’expression écrite : «  Hi! povero! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck, s'est plongé dans le fourneau ardent... »

 

 Rimbaud par Rimbaud

…Imaginez-vous bien que pour Rimbaud, ce texte n’était peut-être rien du tout… Quand on pense qu’il a même critiqué tout le reste de son travail, au point de vouloir l’oublier lorsqu’il eut quitté la France… A ce niveau-là, le lecteur peut s’interroger sur la hauteur initiale de l’ambition rimbaldienne : « Ecoutez ! … J’ai tous les talents ! », avait-il écrit : Il n’y a personne ici et il y a quelqu’un : je ne voudrais pas répandre mon trésor.- Veut-on des chants nègres, des danses de houris ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l’anneau ? Veut-on ? Je ferai de l’or, des remèdes. » (Nuit de l’enfer, dans « Une saison en enfer »)

Aussi, face au défi littéraire, humain et sur-humain, que Rimbaud se donne à lui-même, le texte sur Bismarck, vaguement imaginatif et patriotique, ne parait pas, à première vue, posséder le son, l’intensité, et l’extravagante grâce, caractéristiques de son œuvre.

 

Intérêt relatif de la découverte d’une pièce rimbaldienne

Toutefois, on ne peut que se réjouir, quelle que soit la qualité intrinsèque du document …Tant mieux si c’est un vrai… Même une pièce de faible intérêt, concernant Rimbaud, vaut son pesant d’or, - ou son pesant de graal - car nous aimons le connaître… Mais, si c’est un faux, contrairement à ce qu’en a dit Marc-Edouard Nab chez Frédéric Taddéi, - il voulait presque diviniser le texte- : non, rien ne changera concernant ce poète rebelle... Ce n’est qu’un texte qui, au regard des œuvres complètes du poète, semble de peu de contenu.

 

Rimbaud, le Charnel Mystique

Car, en effet, quelle est la démarche rimbaldienne prise dans son ensemble ?... Revenons-y… J’ai eu l’occasion, il y a quelques années, de fréquenter un peu l’Association des Amis d’Arthur Rimbaud, à Paris, qui se réunissait au Procope. De par ma position professionnelle, j’étais en contact avec cette aimable association, et parfois, les appelais même pour qu’ils me racontent quelque chose au sujet d’Arthur… D’une certaine manière, je voyais bien la diversité des interprétations du poète. Cette diversité me plaisait, même si je n’en partageais évidemment pas toutes les ramifications théoriques. Au-delà d’elle, j’ai mon opinion et mes sensations sur le sujet. Un jour, j’ai reçu, pour un Noël de mes quatorze ou quinze ans, ses « Œuvres complètes »…

Arthur Rimbaud, c’est la recherche de l’absolu, dans le contexte de la chair. Pistes et contradictions…

 

Le nom d’Arthur Rimbaud

Dans son œuvre magnifique et sa démarche géante, Arthur recherche l’idéal. On peut voir la légende attachée à son prénom. Sur Wikipédia, on constate que, si les interprétations de Rimbaud sont légions, les interprétations concernant le roi Arthur ne le sont pas moins... Pour commencer, divers textes anciens mentionnent l’existence de ce roi, et voici l’occasion de l’évoquer un peu... Au 12ème siècle en effet, différents écrivains médiévaux racontent l’histoire d’une légende arthurienne, notamment Chrétien de Troyes, et Marie de France... Son histoire, légende bretonne, évoque, comme on sait, les Chevaliers de la table ronde, - dont le glorieux Lancelot -… Ces Chevaliers paraissaient notamment occupés à rechercher le « Saint-Graal », coupe du Christ, ou Saint-Calice, dont l’existence est mentionnée par les évangiles apocryphes seulement… (évangile de Nicodème, 4ème siècle de notre ère)… Une dame Guenièvre, ainsi que l’enchanteur Merlin, se mêlent aussi à l’histoire de ce roi, réputé pour disposer d’une étonnante épée, laquelle avait même l’avantage de porter un nom : Excalibur…

Dans la suite de l’histoire, le mythe arthurien, - à mi-chemin de l’imaginaire breton et de l’imaginaire anglais- a servi à consolider divers aspects de politique intérieure en Angleterre. Cependant, si le roi breton Arthur s’est enfoncé dans les mystères de l’histoire, à son décès, certains disent qu’il ne mourut pas vraiment, mais il gagna Avalon, un lieu magique créé par le druide Merlin, le «  mage bénéfique et commandeur des éléments naturels » : Avalon, lieu magique dont un jour il ressurgira, pour revenir chez les vivants.

Aussi le prénom Arthur porte, dans son origine, l’idée d’une fantastique épopée, qui, pour le côté breton, reste symbolisée par la forêt de Brocéliande, en Bretagne française, avec ses jolis châteaux, ses pierres, lacs, forêts et arbres mystérieux. (voir le site touristique de Brocéliande : http://www.paysdemontfort.com/). Donc : la légende de ce prénom suscite, à  l’origine, une sensation de céleste enchantement et de recherche sacrée : un sentiment d’aurore de la pensée…

Au 19ème siècle, la légende arthurienne possède aussi ce même parfum de nature et d’esprit... Mieux renseignés toutefois sur Arthur Rimbaud que sur le roi du mythe, force est de constater que le poète, s’il n’ignore pas la question du Graal, pense aussi au corps : la vérité corporelle de chaque jour, le Bonheur, la suavité de l’amour, le lascif, la chair, l’élan, le soupir, le râle, le baiser, la beauté, l’étreinte…

Aussi, Arthur Rimbaud semble le Charnel Mystique qui envoie, de sa réalité physique, vers le Ciel, des questions pour les hommes.  Il est dans la passion complète et il est dans l’ironie totale. Comme dépassant le cadre humain...

« Il nous a connus tous et nous a tous aimés », écrit-il. « Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiment las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour. » (Génie, dans « Les illuminations ».)

 

Enchantements assemblés

La découverte de ce texte sur Bismarck est simplement l’occasion de parler encore de Rimbaud,  et de se replonger dans cet univers, où, et le sens de l’énigme, et le sens de la lumière, sont - à part égale-  les bienvenus.

Jour après jour, dans ses pages, Rimbaud Arthur nous explique et nous conte son itinéraire et ses enchantements : « Depuis longtemps », écrit-il, « je me vantais de posséder tous les paysages possibles et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne (…). Je devins un opéra fabuleux (…) Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau… »… Dans le texte « Adieu », il écrit : « J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. .. » « Moi ! moi qui me dis mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre. »

Et la dernière phrase d’« Adieu » : « Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps… »

   

 "Je suis le savant au fauteuil sombre "

Si  posséder la vérité dans une âme et un corps correspond à notre constitution et à nos intuitions, il n’est jamais vraiment temps de dire « Adieu » à Arthur... Un inédit qui parait, les « Œuvres complètes » des éditions Garnier qui se promènent toujours d’une étagère à l’autre de la bibliothèque, des questions infinies, des pistes, des discussions : Arthur Rimbaud est le poète allongé autour duquel les hommes s’assemblent pour parler et veiller entre eux l’idée de l’absolu.

Un de mes poèmes préférés, c’est « Enfance », dans les Illuminations, notamment, ces lignes dont j’avais décoré un de mes albums photos personnels, où j’ai ajouté aussi quelques petites plantes françaises, qu’on fait sécher pour les mettre en herbier, et célébrer, en pages, la magie naturelle :

« Je suis le saint, en prière sur la terrasse, -comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant…

Je serais bien l’enfant abandonné, sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel… »

 

 

 

Mais avec une fin heureuse. Pas de nuit en enfer, toute nuit au paradis.

... 

Claire Delhomme

18.05.2008

Poèmes de Louis Aragon

2 A l'agora- Grèce.jpgLes divins poèmes d’Aragon figurent dans toute bibliothèque qui se respecte, ou toute discothèque s’épanchant vers l’amour avec plaisir… Mis en musique par Ferrat, Aragon résonne comme une pure douceur, une merveille coulante et chaude, une source d’eau vive. Avec son phrasé si caractéristique, sa parole non ponctuée, coulante et claire, il nous donne à entendre les sortilèges du verbe et ceux de l’amour… Il porte aussi toujours son texte vers les traits essentiels, les questions humaines. Et il convie, aux festins et aux danses, non seulement la divine poésie, mais aussi la nature, qui donne le sens...

       

Les Poètes, Louis Aragon

 

Je ne sais ce qui me possède

Et me pousse à dire à voix haute

Ni pour la pitié ni pour l’aide

Ni comme on avouerait ses fautes

Ce qui m’habite et qui m’obsède…

        

Celui qui chante se torture

Quels cris en moi quel animal

Je tue ou quelle créature

Au nom du bien au nom du mal

Seuls le savent ceux qui se turent…

         

Machado dort à Colioure

Trois pas suffirent hors d’Espagne

Que le ciel pour lui se fit lourd

Il s’assit dans cette campagne

Et ferma les yeux pour toujours…

         

 Au dessus des eaux et des plaines

Au dessus des toits des collines

Un plein chant monte à gorge pleine

Est-ce vers l’étoile Holderlin…

Est-ce vers l’étoile Verlaine…

          

Marlow, il te faut la taverne

Non pour Faust mais pour y mourir

Entre les tueurs qui te cernent

De leurs poignards et de leurs rires

A la lueur d’une lanterne…

         

Etoiles poussières de flammes

En Août qui tombez sur le sol

Tout le ciel cette nuit proclame

L’hécatombe des rossignols

Mais que sait l’univers du drame…

          

La souffrance enfante les songes

Comme une ruche ses abeilles

L’homme crie où son fer le ronge

Et sa plaie engendre un soleil

Plus beau que les anciens mensonges….

          

Je ne sais ce qui me possède

Et me pousse à dire à voix haute

Ni pour la pitié ni pour l’aide

Ni comme on avouerait ses fautes

Ce qui m’habite et qui m’obsède…

 

nb : Album Ferrat chante Aragon, téléchargeable sur le site de la Fnac entre autres

17.03.2008

La Vénus d'Ille et autres nouvelles" de Prosper Mérimée

31734151.jpg FICHE DE LECTURE 

LA VENUS D'ILLE ET AUTRES NOUVELLES, de Prosper Mérimée

Lorsque "La Vénus d'Ille et autres nouvelles" de Prosper Mérimée rencontre l'Unesco- Ou la fabuleuse histoire de la diversité culturelle...

Voici une petite fable, qui est en fait un petit récit, qui est en fait une petite réflexion, qui est en fait un long article... Ce texte parle de culture. Il parle d'un auteur français charmant, tellement charmant que le monde entier ou presque le connaît, sans le savoir nommément... Aussi, suivons le, puisqu'il parait si bon... Réjouissons-nous qu'il ait gravé quelques marbres pour rendre plus belle la joie de nos moissons... Lisons, et développons...

Développons, imaginons, projetons, réfléchissons : comment son combat serait-il aujourd'hui mené ?... Il s'agit de Prosper Mérimée !.... (applaudissements)...

*

Un jour ou l’autre, il nous est tous arrivé d’être songeurs, au moment de passer aux caisses enregistreuses d’un magasin culturel. Or, voici donc l’histoire qui se produit à ce moment : un simple moment de songerie aux abords d’une caisse enregistreuse devient un moment philosophique et politique.

 

Ou comment le livre apparut

En effet, les services du magasin en question ont prévu l’éventualité de cet instant d’abandon à proximité des caisses, bien connu des services de marketing du monde entier. Ce moment d’abandon, peu occupé par une activité fonctionnelle facilement repérable, fait de la personne humaine une proie facile à d’autres achats superfétatoires et modestes, que l’inactivité spécifique, la songerie ou l’ennui vont stimuler.

En l’occurrence, voici de petits exemplaires de livres, à coût modeste (2€), dotés d’un certain nombre de pages et présentant des couvertures colorées. Le regard ainsi rallumé par l’éventualité d’une rencontre intellectuelle fructueuse, commande de lever la main, et, conformément aux instructions subliminales du susdit service marketing, de se saisir d’un des objets ostentatoires, présents sur le présentoir, et de le feuilleter, afin d’en découvrir l’intérêt.

L’objet considéré, dans la collection « Librio, texte intégral, Imaginaire », s’appelle « La Vénus d’Ille et autres nouvelles » de Prosper Mérimée. Il est constitué, après feuilletage, de diverses nouvelles aux titres assez variés, telles que « La Vénus d’Ille », « La perle de Tolède », ou encore « Federigo ».

 

Quelques mots sur Prospère Merimée

De courtes nouvelles de Prosper Mérimée donc, particulièrement agréables à lire.  

http://www.merimee.culture.fr/

Mérimée est bien l’auteur de « Carmen », qui fut mis en musique par Georges Bizet, dans le célèbre opéra du même nom, en 1875... Au vingtième siècle, de nombreux réalisateurs de cinéma s’intéressèrent aussi à l’histoire : Cécile B.DeMile, Lubitsch, Christian Jacq, Preminger, Peter Brook, Godard, et même le hip hop…

Prosper Mérimée (1803-1870), fut Inspecteur des Monuments Historiques... Descendant d’une famille liée à la royauté, il publie, en 1825, le Théâtre de Clara Gazul, son premier livre.

Ses nouvelles les plus célèbres sont : La Vénus d'Ille (1837), Colomba (1840) ; Carmen (1845). Il a également mené des recherches historiques : deux volumes d'Études sur l'histoire romaine, Essai sur la guerre sociale, (1841) ; Conjuration de Catilina, (1844), et une monumentale monographie, Don Pèdre Ier, roi de Castille (1848).

Dans une de ses correspondances,  décrite par le site « Prosper Merimée.culture.fr », on semble comprendre qu’il est moral » : « Spirituel, détaché, de très bonne compagnie, il est recherché. » nous dit le site : « Il prend ses marques dans les milieux ouverts aux idées libérales ou acquis aux tendances artistiques nouvelles. S'il reste discret dans la manifestation de ses préférences politiques, il refuse néanmoins toute "compromission" avec le pouvoir sous la Restauration, allant jusqu'à décliner un poste diplomatique à Londres en 1829 : "accepter des fonctions quelques peu importantes qu'elles soient, sous l'Administration actuelle, serait n'être pas d'accord avec moi-même."

(Lettre à Madame Récamier, 25 octobre 1829). » »

Il fréquente les Salons intellectuels parisiens. Entre autres, il connaît le scientifique Cuvier, le peintre Delacroix, les écrivains, Stendhal, Musset et George Sand (qui l’éconduisit), ainsi que de nombreux autres artistes et intellectuels de son temps. Il a également une confidente et collaboratrice, Mme de Montijo, et une maîtresse : Valentine Delessert.

Dans son effervescence créatrice, Mérimée est introduit très tôt dans le milieu politique auquel il consacre une bonne partie de sa vie, notamment sur la question de la préservation des monuments historiques en France.

« Dans ses rapports, Mérimée décrit l'état, souvent alarmant, des édifices, dénonce les affectations nuisibles et le vandalisme de certaines restaurations. Il se bat sur le terrain pour sauvegarder les édifices, rencontre les préfets, les érudits locaux, les propriétaires et affectataires des monuments menacés et demande toujours plus de moyens pour "ses chers monuments". «Cet infatigable voyageur met progressivement en place une administration et participe à la création, en 1837, de la Commission des Monuments historiques. » raconte ce site qui lui est consacré (adresse en bas de l’article).

Ce site raconte aussi : « En 1846, l'écrivain se tait pour vingt ans ; il expliquera ce silence par l'éloignement de Valentine Delessert, sa maîtresse depuis 1836 : "Ce qui m'a empêché de travailler est un motif un peu bête. Lorsque j'écrivais, c'était pour l'amour d'une belle dame. Lorsqu'elle ne s'est plus amusée de moi, je n'ai plus rien fait." (Lettre à Tourgueniev, 27 janvier 1855).

Sa biographie ne lasse pas d’être attirante ou étonnante sur d’autres plans. Ainsi, entre-t-il à l’Académie Française, par un discours d’entrée dans lequel il ironise sur son prédécesseur, qu’il appréciait peu… Véritable européen, il voyage en Espagne, Rhénanie, Hollande, Bavière, Suisse, Italie et Grèce, ainsi qu’en Asie Mineure ; le fils du physicien Ampère, un des découvreurs de l’électricité, est son ami régulier.

Il écrit : "J'ai passé trois semaines à Athènes, en extase devant les plus beaux monuments que l'esprit puisse concevoir ; on ne peut expliquer en quoi le Parthénon est si supérieur à toutes ses copies. Il a un je ne sais quoi qu'il faut voir." (Lettre du 31 mars 1842.)

 

La Vénus d’Ille et autres nouvelles : Sujets variés & mythes européens

Les nouvelles de « La Vénus d’Ille et autres nouvelles », présentent des sujets variés. On s’y promène en France, dans une France profonde, porteuse d’histoire et d’histoires, dans l’Italie romantique, en Espagne ou en Suède : un vrai chant européen... Chaque nouvelle possède son style et son intensité. Le suspens y est excellent, et le ton, qui oscille entre humour, ironie, tendresse et lyrisme, nous balade joliment dans des univers que nous connaissons déjà sans le savoir, des intimes de nous-mêmes : livres d’enfance, costumes, contes classiques, livres d’histoires, gravures et peintures, papillonnement des idées entre les arbres bien verts, références communes, territoire familier… A chaque fois, on se laisse prendre au jeu.

Romantisme éclairé de « la Vénus d’Ille » ; troublante histoire florentine de « Il Viccolo di Madame Lucrezia » ; étrange histoire et immenses palais de « Charles XI » ; stupéfiante histoire de « la perle de Tolède »…nous promènent dans une belle  bulle culturelle européenne...

Quand à la nouvelle appelée « Féderigo », elle vaut son pesant de mots… En voici, pour que le lecteur mesure de lui-même l’ambiance, en voici les premières lignes :

« Il y avait une fois un jeune seigneur nommé Federigo, beau, bien fait, courtois et débonnaire, mais de mœurs fort dissolues, car il aimait avec excès le jeu, le vin et les femmes, surtout le jeu ; n’aillait jamais à confesse, et ne hantait les églises que pour y chercher des occasions de péché. Or, il advint que Federigo, après avoir ruiné au jeu douze fils de famille (qui se firent suite malandrins et périrent sans confession dans un combat acharné avec les condottieri du roi) perdit lui-même, en moins de rien, tout ce qu’il avait gagné, et, de plus, tout son patrimoine, sauf un petit manoir, où il alla cacher sa misère derrière les collines de Cava. Trois ans s’étaient écoulés depuis qu’il vivait dans la solitude, chassant le jour et faisant le soir sa partie d’hombre avec le métayer. Un jour qu’il venait de rentrer au logis après une chasse, la plus heureuse qu’il eût encore faite, Jésus-Christ, suivi des saints apôtres, vint frapper à sa porte et lui demanda l’hospitalité.».…

Je laisse au lecteur découvrir la suite en lisant l’ouvrage, s’il le souhaite, et constate que,  pour cette fois, les services marketings du magasin culturel ont fait un bon travail en proposant cette lecture au lecteur pensif et curieux de comprendre.

 

Mise en perspective politique : l’UNESCO et la diversité culturelle

L’UNESCO a mis en exergue la notion de « patrimoine immatériel » : c’est dans cette notion de « patrimoine » que nous rejoignons pleinement l’esprit de Prosper Mérimée, qui se consacra en grande partie à la préservation d’un patrimoine.

Promouvoir sa culture et la diversité culturelle constitue aujourd’hui un sujet de débat, dont voici un peu le contexte général.

Dans le monde d’aujourd’hui, c’est l’UNESCO qui, au niveau international, mène officiellement la mission de promouvoir la diversité culturelle… Fondée en 1945, l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, est une institution spécialisée au sein du Système des Nations Unies, ONU.

En 2007, l’UNESCO comprend 193 Etats-Membres et 6 Etats associés.

 

Histoire, biosphère, paix

Son action est connue pour ses classements au patrimoine mondial de l’humanité (contestés par certains). L’UNESCO crée également un « réseau de réserves de biosphère » sur la planète (« programme MaB : Man And Biosphere »). Elle abrite aussi la Commission océanographique intergouvernementale, organe de coordination scientifique.  Et anime actuellement une « Décennie (2001-2010) internationale de la promotion d'une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde ».

   

Première convention de 2001

La diversité culturelle,  patrimoine mondial de l’humanité

L’histoire de la convention pour la diversité culturelle vaut bien des analyses politiques et économiques, en ce qu’elle nous rappelle quelques traits saillants de la vie culturelle mondiale.

C’est en 2001, après les attentats de septembre, qu’une première convention est adoptée : « la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Cette convention élevait la diversité culturelle au rang de « patrimoine commun de l’humanité ».

Pour mémoire, le débat sur la « diversité culturelle »  a fait suite à celui sur l’ « exception culturelle ». Par « exception », il était entendu l’idée de soustraire les biens culturels au groupe des produits en général, et leur donner une place d’ « exception ». En passant au concept « diversité culturelle », les débatteurs de l’UNESCO ont généralisé en quelque sorte leur idée, en créant une nouvelle échelle de valeur : la diversité.

La convention reconnaît : la « nature spécifique des activités, biens et services culturels », affirme le « droit souverain des Etats » à mener des politiques en la matière, et l’utilité d’une « solidarité internationale en matière culturelle ». Elle affirme s’inspirer des « droits de l’homme » et du droit d’expression des cultures et considère également le double caractère « économique » et culturel de la notion de développement. Elle affirme que le « droit souverain des Etats » à intervenir dans ce domaine n’est pas absolu et souligne le rôle de la « société civile ». Elle affirme également l’ « obligation  des Etats » à créer un « environnement favorable » à l’expression culturelle. Elle crée un mécanisme de suivi de cette réalité, par l’institution d’une Conférence et d’un Comité Intergouvernemental, chargé de la promotion et mise en œuvre de la Convention.

(source : site de France Diplomatie, Ministère des affaires étrangères et européennes).

Dans cette première Déclaration  de 2001, « Le paradigme éthique de la « diversité en dialogue » prend notamment le contre-pied de la thèse bien connue de Samuel Huntington sur l’inéluctabilité du « choc des cultures et des civilisations ».

(source : Armand Mattelart, in Le Monde Diplomatique d’Octobre 2005.)

   

Après la bataille à l’Unesco entre diversité culturelle et libre échange, Convention sur la diversité de 2005

L’adoption d’une seconde convention rencontra certaines oppositions. En effet, un groupe de pays, les Etats-Unis, l’Australie et le Japon, s’y montra tout à fait opposé, les Etats-Unis étant le principal accusé. « Dans les négociations mondiales, la diplomatie des Etats-Unis s’était déjà montrée, raconte A. Mattelart dans le Monde Diplomatique « farouchement opposée au principe de protection de l’« exception culturelle », et cela, en grande partie, en raison du domaine audiovisuel. Aussi, lorsqu’il s’agit d’adopter la Convention de 2005, les Etats-Unis y furent très hostiles. Arguant de la lutte contre le protectionnisme, ils voulurent valoriser la seule règle du « libre échange ». Opposés à eux, prônant la possibilité de lois protégeant la diversité culturelle, valorisant la nécessité de l’absence d’hégémonie, le Canada et la France – accompagnée de la francophonie-, et l’Union Européenne, montèrent en première ligne. La bataille d’idées fut intense, et on put en entendre quelques échos dans les médias. Finalement, la « Convention sur la diversité culturelle » fut adoptée le 20 octobre 2005, lors de la session plénière de la 33ème conférence générale de l’UNESCO, à Paris.

  

La diversité culturelle en action

La diversité culturelle est un des enjeux du monde d’aujourd’hui.  Protections architecturales, diversité des œuvres audiovisuelles,  écologie des populations et traditions, édition et respect des livres et des œuvres de l’esprit, revenus des artistes, systèmes de prix des produits culturels, infrastructures culturelles dans les pays en développement… Les sujets d’étude, d’action et de progrès ne manquent pas.

La protection ou la valorisation d’un patrimoine se combine avec l’esprit de la nouveauté. Et, dans ce contexte, lire les nouvelles de la Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, c’est déjà entrer dans le sujet par la qualité. 

 

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Site sur Prosper Mérimée

http://www.merimee.culture.fr/

Site France Diplomatie 

(Actions de la France dans le monde / Diversité culturelle)

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/actions-france_830/diver...

Actualité politique : liberté pour le Tibet et sa culture

Concernant l'actualité de la diversité culturelle, une pensée de bonne chance pour nos amis tibétains. Le film de Jean-Jacques ANNAUD "7 ans au Tibet" permet de se plonger dans l'ambiance de cette terre colorée et neigeuse, extravagante et douce. Film à télécharger sur les sites de location vidéo, pour respecter le droit d'auteur et favoriser la création. "7 ans au Tibet" est un film passionnant et très novateur, où Brad Pit est étonnant, ainsi que ses partenaires moins connus, de même que l'enfant qui représente le Dalaï Lama. Ce film est un voyage qu'on n'oublie pas : proche du sommet du monde, et héritière d'une importante tradition.

Actualité des musées : expo Babylone au Louvre

Signalons aussi la tenue d'une exposition qui semble fort belle, sur Babylone, au Louvre, hall Napoléon, tel 01 40 20 53 17. Tous les jours -sauf le mardi-, de 9 h à 18 h, nocturne les mercredis et vendredis jusqu'à 22 h. Du 14 mars au 2 juin 2008. On y parle de Nabuchodonosor, de la légende et de la réalité de Babylone, et de jardins suspendus. Beaucoup de belles choses à voir.