29.06.2008

Légende du Roi et de la Reine des Tigres

Tigre548.jpgLa légende du Roi et de la Reine des Tigres est un texte écrit vers 2002 ou 2003. Il s'accorde avec les réflexions sur la Nature, la pérennité du système terrestre, le non-réchauffement climatique, le respect que doivent les financiers, les industriels, les commerçants et les politiques au système de cette Nature. Avant tout, il est une expérience littéraire.

 

LEGENDE DU ROI ET DE LA REINE DES TIGRES

  Par Claire Delhomme

 

Le roi et la reine des Tigres s’étaient rencontrés, un après-midi, et ils ne s’étaient plus quittés… Cela se passa près du bruit de l’eau qui coule comme un poisson, cette rivière pleine de proies et de fraîcheur tourbillonnante, où la pensée va en glissant, bondissant, rebondissant. En grappes blanches, le froid tombait des profondeurs très hautes… Guyah, la princesse des Tigres, était venue se mouiller un peu aux gouttelettes du bord. Dans la forêt immense que des nuages couvraient par moments, elle ouvrait ses narines et poussait, ouvrait, agrandissait sa respiration, et se ressourçait, en elle-même, avec l’eau… Tout était calme, et cependant, elle avait un pressentiment : dans l’électricité du monde, un instant de feu se préparait, suivait son chemin… Nonchalante, irradiante, intrépide, Guyah se pencha sur l’eau profonde et avala quelques gorgées d’eau revigorante, énergisante, apaisante. Ses yeux, s’abandonnant au fleuve, restaient  cependant, aux alentours, attentifs…

 

C’est alors que, de l’autre côté du fleuve, en face d’elle, levant les yeux, parut Waouh, le Roi des Tigres. Décisif, plein de force, d’audace et d’esprit, il leva les yeux sur elle, et immédiatement, la voyant, il traversa le chemin de terre au milieu du fleuve.

- Bonjour Princesse, lui dit-il, s’approchant.

Guyah se réjouit et baissa la tête, en signe de réflexion… Elle se demandait, l’Indomptable, qui était ce fier Extrême qui s’aventurait sur son territoire, bordé de pensées bien formées… Voyant son idée, le roi des tigres alors secoua son cou, souple et fier, ainsi que le sont tous les félins, et il gronda un peu pour l’impressionner, pour affirmer sa force et donner la mesure de sa position… Et c’était très envoûtant… Guyah, alors, le regarda droit dans les yeux, puis à nouveau, baissa la tête, intimidée, cette fois.

Alors le roi des Tigres lui dit ses victoires et ses forces. Et elle, la gracieuse Guyah, ne se releva qu’au moment où il lui en donna le signal … Alors, tranquille, assuré, sûr de l’avoir possédée, de l’avoir vaincue, il s’avança vers elle et lui mordit le haut de l’oreille… Leurs échines nerveuses se secouèrent de frissons et, ensemble, ils coururent jusqu’à l’abri de roches où ils se délassèrent pour s’aimer… Quelque part, dans l’histoire fabuleuse de la Terre…  

Comme des tigres, certains de leurs puissances…

*

Un peu plus tard, dans l’histoire du courant, dans la forêt profonde, ils rencontrèrent une petite fille, de cette race, douce et fière, qui s’étend à l’intérieur des constructions de bois, de pierres et de ciment… Marchant près du fleuve, l’enfant leur parla.. Et ils lui parlèrent… Et ils se comprirent si bien que tous trois, ils devinrent amis et souvent, se promenèrent ensemble...

Entre temps, Guyah et Waouh avaient unis leurs domaines, de part et d’autre du fleuve… Dans une grande joie, entourés des tigres et tigresses, colorés de noir, de roux et de blanc, de la région, sur une planète, dans un bois plein de santé, les deux phénomènes avaient unis leurs gloires, officiellement, et cela avait été un très bel évènement, salué par des générations entières : entières de corps et de pensées, aussi entières qu’on peut y travailler...

Quant à la petite fille humaine, elle leur avait un jour révélé l’existence d’une potion, concoctée dans la forêt… Tous trois longtemps parlèrent de tout cela… Animaux, humains, esprits, évolutions, révolutions des concepts, maîtrise des idées… Longtemps, ils en parlèrent.

*

Puis, finalement, un jour, les deux tigres s’emportèrent : oui, ils voulaient boire cette potion, devenir humains, savoir ce qu’était la musique, et ces mots  que contenaient ces livres, ces objets, dans lesquels ils voyaient Sarka s'absorber, s’envelopper et disparaître de toute autre concentration…

 

Sarka, elle, leur souriait ; elle hésitait… Que valait-il mieux ? Que sont vraiment, pour les humains, les animaux ? Qu’est cela que recommanderait le plus sage des destins ?... Elle n’avait encore que sept ans, et bien qu’orpheline, elle essayait de se fier à la plus pure des sagesses… Et c’est pourquoi elle lisait beaucoup et elle discutait beaucoup…

Un jour, n’y tenant plus, le roi et la reine des tigres demandèrent à Sarka sa potion pour devenir humains, et, à leur tour, transcender les mots, la musique, les techniques, l’art et la vie, et regarder différemment les étoiles qui se tiennent au dessus, tout autour… Alors  Sarka, les caressant d’un geste amoureux de la main, la leur donna.

*

Une fois que cela fut fait, lorsqu’ils furent devenus humains, souvent Guyah s’asseyait sur le rebord des fenêtres, dans les musiques ajustées, adéquates, pleines de chants, de couleurs, de perfections et de voluptés… Et, parfois, souriante, elle se souvenait, du temps où ils avaient été, tous deux, lui et elle, tigre et tigresse, dans la forêt…

- C’est une sorte de résonance au travers du monde, lui disait la voix…

Et Guyah souriait…  Sans fin elle souriait, en y pensant…

Et Waouh s’approchait d’elle en riant :

- C’est une sorte de résonance au travers du monde, lui disait-il à son tour…

Et tous deux ils s’enlaçaient, puis s’embrassaient...

*

Alors, regardant par la fenêtre, ou sur le balcon, les étoiles de la Terre -qui défient l’espace et le temps-, ils buvaient ensemble des gorgées du délicieux cocktail… Quelques instants, il jouait de ses doigts avec les perles de son collier ; et, comme ils riaient ensemble, on voyait leurs dents et la lumière de leurs yeux ; et on voulait, à les regarder, à voir ce spectacle, leur donner tant d’éternité…

- Oui, je voudrais, lui dit-il un jour, je voudrais que tu écrives maintenant notre aventure... Que tu retraces notre amour, dans la neige, et dans les salons, les deux, pour notre présent, notre futur, notre devenir, notre avenir…

- Oh, lui dit-elle, tu crois que je saurai, un par un, aligner les mots, les capter, les coller, les remplir de mon feu vivant, comme des éléments de matière ou de vie palpitante ?…

- Oui, lui dit-il, tu sauras…

Et il la convainquit si bien qu’elle se décida à écrire, elle aussi, des éléments pour l’art du monde entier…

Et Sarka, également, contemplait leurs nouvelles pensées…

- Ok ! leur dit-elle, je ne pensais pas que cela serait si parfait...

Et tous trois, ils sourirent ensemble et retournèrent se promener, avec Hétio, l’ami de la petite fille, auprès du long fleuve sacré dont ils connaissaient beaucoup de secrets, et dont ils restaient, -à leur manière-, les gardiens.  

*

A partir de ce temps là, ils se consacrèrent à l’art, comme affaire publique et comme aventure personnelle. Là, ils trouvaient les magies, les représentations, les schémas, les conceptions d’ensemble, les expressions, les mouvements, les individualités, les souvenirs et les avenirs… A la lumière des livres de Sarka et d’Hétio, Guyah et Waouh s’intéressaient beaucoup aux doctrines des Anciens et des Modernes : amour de l’amour, de l’équilibre sublime, de la gloire, de la perfection formelle, de la pertinence, de l’épanouissement parfait, du savoir accumulé, de la joie de découvrir… Science du rythme… Bonheur... Art comme spectacle… Comme vie…. Naissance, renaissance, connaissance de la sensation… Jeunesse Eternelle… Débats… Eternité de l’Etre…Et du désir…  

Chaque manière de l’aborder ayant son intérêt, dans la mesure où elle exprime une intensité ou une beauté particulière, où elle révèle un aspect du monde objectif où viennent se poser tant et tant de subjectivités…  

L’aventure, le voyage, l’invention, étant des synonymes de l’art, exprimant le caractère de la nouveauté, de l’exploration...

Et Sarka, lisant Homère, exultant à chaque ligne, était montée sur Guyah, qui avait repris, pour une promenade, sa forme originelle ; puis elle avait lancé son livre, en riant, dans l’herbe, tandis que Hétio chevauchait Waouh, redevenu tigre lui aussi quelques instants… Et ils étaient tous quatre si doux, si forts, si beaux, si délicats…

Comme sur un pédalo où les vies passent, alternativement, dans l’équilibre et la profondeur, du sérieux au rire et du rire au sérieux.

Entre les bosquets, dans le pétillement des astres lumineux, des champagnes, où se font les discussions accoutumées aux emphases naturelles… Grands et petits oiseaux, étoiles, tourbillons de l’expression, sifflements, animaux hyper-raffinés et circulants, coups d’ailes et turbulences réjouies… Ainsi se faisait le passage… L’amour était devenu le synonyme… Qu’ils préféraient… Pour exprimer trois millions de choses… Au moins…

Chant des oiseaux, volutes dorées, lits mous et bleus, maisons blanches et colorées, bondissements, rebondissements, vagues souples et impétueuses, chair fine, transparente, mystérieuse, parcourue de veines et impressionnante, qui prend possession du corps… Lentement, précisément, à son heure, le balancement vient, les cous s’arrondissent et les corps se déchaînent, expriment les pulsions, les impulsions, dans l’alanguissante musique des voix…

*

Fleurs ! Orchidées ! Tigres et tigresses ! Léopards tachetés ! Guépards élancés ! Lynx ! Yeux du lynx ! Panthère sommeillant dans les arbres, se réveillant, et descendant, de son pas ajouré, ajusté, précieux, parmi les êtres et les clartés… Papillons colorés s’élevant… Oiseaux savants, maîtres des continents… Mammifères doux comme des caresses, comme des baisers ; comme des reconnaissances personnelles et sucrées, sacrées…

Comme des tigres, certains de leur puissance.

 

03.06.2008

Ce que c'est, la Poésie...

142202829.jpg- Ce que c’est, la Poésie, lui dit-elle, s’asseyant, jambes écartées, sur les genoux de son sexy Poète, ce que c’est la Poésie : c’est un sentiment qui se fiche bien des milieux clos, du clonage des bestiaux humains, de la vie comme simple définition socio-économique, de la trop grande homogénéité des salutations… Si elle est attachée, elle tire son pied du piège ; elle se libère, elle est libre, elle s’élance, elle bondit, à travers mondes, à travers pensées, à travers nouveautés... Elle se renouvelle. Elle aime ce qui répond en elle au sentiment d’ouverture, de découverte. Elle attire la puissance. Elle apprend. Elle découvre. Elle invente. Elle suit de nouvelles routes, elle vole dans de nouveaux horizons, elle essaye de nouvelles robes. Dans une haute tour, elle monte, elle regarde le monde ; elle joue à capter, un par un, tous les éléments… »

et puis :

- Ce que cela veut dire, la Poésie, lui dit-elle, mêlant ses jambes aux siennes sur le canapé : cela dépend de l’humeur, de la couleur du ciel, de l’harmonie des voix, de la faveur des corps...

- La poésie, c’est la beauté en liberté… C’est ma définition bébé...

Elle ajoute :

- Si les canaux vénitiens sont revenus au port, et que les deux amants sont retournés se coucher dans les dorures de la chambre blanche, alors, la Poésie est toute proche. Elle court à travers une rue, dans l’air frais. Elle pense : Mystère… C’est pourquoi on l’appelle Poésie. Parce qu’elle cherche l’Instant, et qu’elle le trouve…

- Le Poème, dit Victor, le Poème aime ce qui est toujours un peu insaisissable, rocambolesque, voyageur… Son modèle de vie est le ruisseau des montagnes, nerveux, vif, inventif, qui chevauche les reliefs, prodigue en grands paysages, en fontaines pures, en profondeurs saisissantes, en animaux précieux…

08.05.2008

Légende du manuscrit grigri

MANUSCRIT GRIGRI

Nouvelle,

Par Claire Delhomme

 

1479124417.jpg1. Plage

Elle avait dit qu’elle écrirait, comme si chaque mot était un oiseau jaillissant pour le ciel. Derrière cette image, elle voyait une autre image, celle d’une fleur, petite, et d’une autre fleur, plus grande, sur la même photo, ou le même dessin. Elle avait dit : on pourra interpréter comme on voudra cette relation entre les deux fleurs, pourvu qu’on en soit content… Il n’y aura pas de mot programmé. La liberté de jaillir sera respectée. Comme au voyage aventureux, on rencontre l’espace dans la mesure qu’il nous donne, et non dans une mesure à lui donner. C'est-à-dire : on lui donne la mesure de sa  liberté.

Ainsi avait-elle parlé. Elle avait dit des choses dans ce style…. En face d’elle, lui, de l’autre côté de la table du café, lui, dont la veste bleue marine se reflétait, bien assortie, à ce décor bleu clair et à cette histoire de vagues, lui donc, avait pris quelques notes, en l’écoutant. Elle parlait trop vite, de toutes façons. C’était la cascade. Il ne pouvait pas capter les gouttes, une par une : il valait mieux qu’il lui sourit, certainement, et qu’il lui dise quelque chose comme : « H2O tendre amie », pour manifester son désir, son accord. Son accord avec le décor, son accord avec le corps, le corps du texte, comme elle lui avait dit.

- Tel est le corps du texte.

Alors, déjà, dans le café, ils étaient d’accord tous deux avec l’idée du corps. Comme, discutant, ils commençaient à le comprendre, ils commencèrent aussi à se sourire, simplement, amplement, puis : électriquement...

Lui aussi, il aimait le flot, il aimait bien être un bateau.

*

C’est une histoire assez idyllique, ce genre d’histoire dont on aime noter la musique.

- En effet, dit Gladys, il existe sur Terre des plages bleues et ocres, surmontées de mers mauves, où les amants nagent, deux par deux, avec la souplesse des dauphins, et ressortent de l’eau en se tenant la main. Là, les enfants et les adolescents font la roue sur le sable, courent et jouent à la balle. Certains lisent, tandis que le vent soulève un peu le parasol, comme messager du soleil. Le rayon joue, insiste doucement, pour se faire voir, pour caresser la culture…. Car la culture, on la dit « éclairée » et le Soleil, lui, aime se montrer, lui qui éclaire… Tout près de là, d’autres corps, polis par l’eau, brillants par les reflets du rayon, ces corps rebondissent, joyeusement, sur des trampolines colorés. Et, par moments, s’y reflètent tous éléments de la nature

Vers le soir, après avoir joué entre le ciel et l’eau, ils restent encore un peu allongés sur la toile bleue, sur la plage nue, sur les rectangles colorés des serviettes de bain où le sable joueur aime brouiller les limites entre la délicatesse civilisé et la délicatesse sauvage... Animés, réchauffés, charmés, les yeux pleins de visions, ils regardent le bleu. Ils sont dans l’infini. Ils ne pensent plus avec des mots, mais avec des paquets de lumière qu’ils échangent avec le monde, avec l’autre… Au dessus d’eux, de temps à autre, des ballons de couleurs, de facture industrielle, se reflètent sur la cornée de leurs yeux… Et, passant sur l’horizon, d’intemporels poissons volants, dorés et graves comme des gravures byzantines, aux écailles scintillantes, soulèvent un instant la vague, tandis que leurs yeux arc-en ciel sourient sans fin…

Lorsqu’ils se sont remplis de tout cela, ils rentrent sur la terre. Maisons aux murs blancs, escaliers pentus où les cuisses s’électrisent et le dos s’harmonise… Ici, l’écume continue à respirer en eux, où le bleu est toujours présent. C’est un poisson dessiné sur un mur, une assiette, un morceau de peinture ; c’est une étoile de mer séchée, rouge, accrochée au dessus d’un banc de paille, que des coussins brodés de vagues recouvrent…

Dans les escaliers, ils montent et ils descendent, ils tournent et ils sautent, ressentant leurs vêtements voler dans le mouvement, se regardant…

- Tu es souple mon cœur ; tu arrives, mon cœur… Ou bien : mon corps, simplement… Tu te rapproches à présent… Tu es présent…

Comme la vague, qui agit en vitesse, souplesse, précision, régularité : ainsi ils entrent dans la maison où ils se serrent l’un contre l’autre. Ils sont deux. Tout ce qui est à voir est visible. L’élan monte du cœur. : comme pour résoudre la vie terrestre dans une sorte d’équation glissante et chaude, corporelle…Un trait, un essentiel, un équilibre, des lignes, des rythmes, des formes et des parois, et lui, toujours :

- Ouvre toi, ouvre toi…

*

Plus tard, c’est dehors, dans le jardin, ou sur la rue, qu’ils se ralentissent avec bonheur, ou font alterner vivacité et caresse, pour mieux se contenter, se concentrer entre eux. Sur la chaise, le banc, l’oreiller, ils s’enroulent. Ensemble, ils s’asseyent et leurs cuisses se touchent.

Ils sont bien. Bouche carmin, palpitation marine, algues flottant… Circularité des gestes, à présent.

Bouches carmin, lèvre ouvertes, aériennes, les yeux dans un verre transparent, dans lequel ils regardent un instant.

*

- Et donc, demande le garçon, dans le café : l’histoire partirait de cette image avec les deux fleurs, et cela se passerait sur la plage, puis dans une maison ?.... Ils s’aimeraient ?...

Gladys acquiesce :

- Oui.

- Ce serait une sorte de contexte, poursuit Maxime, un paysage paisible et caressant, vif et stimulant… Une sorte de frisson…

- Oui…

- Et qu’est-ce que cette image des fleurs ?

- C’est l’image en couverture d’un livre qu’ils ont regardé ensemble, sur la plage.

- Le garçon et la fille ?

- Oui… Ils ont regardé un livre, un livre sur lequel figurait cette image. Ils ne se parlaient pas, cette fois-ci, contrairement à d’habitude. Ils regardaient juste ; parfois, ils se regardaient l’un l’autre, ils interrompaient leur lecture de regards l’un vers l’autre : messages, observations, ou simplement sensations de scintillements, émergeant en partie du reflet des flots sur leurs pensées…

- D’accord…

- Comme si là se tenait l’essentiel, dans leurs palpitations…

- D’où le titre.

- D’où le titre, « Palpitations ». Ce aurait pu être… « Essentiel » aussi, ou « essentiellement ».

     

 

2. Lecteur

- « Lecteur,

Je t’écris comme si tu étais immense, car tu es immense ; comme une montagne ou un rivage, ou comme un rêve exacerbé, sans frontière verbale qui pourrait l’arrêter. Un ballet de gestes que mes mots suivent ou devancent…. Parfois, nous nous rejoignons pour danser ensemble ; ensemble, suivant ce que je veux écrire, et suivant ce que tu aimes découvrir. Et le contraire : suivant ce que tu veux lire, et ce que j’aime découvrir dans ce que je peux écrire…

Ainsi, je t’écris comme à l’Immense, et dans l’Immense, parce qu’ainsi sont les mots que je t’envoie : ils n’aiment pas les limites. Et ainsi, je te le dis : voici un territoire de liberté, pour toi et moi, nos yeux, nos pensées qui se sondent, à l’instant….

Car j’aime ce qui est vaste, et ce qui inspire, et tu m’inspires, et c’est en quoi je t’appelle « mon lecteur », mon doux lyrisme des profondeurs. Comme le flot inspire le bateau ; il aime le traverser, d’idées… Restons libres, puisque c’est ainsi que nous sommes nés, avec nos corps et nos pensées. »

Maxime relève les yeux de la feuille de papier :

- Ok….

Puis il se penche, silencieux, pensif, pour attraper son paquet de cigarettes. Quelques feuillets tombent, glissent de ses genoux, sur le tapis, sous la petite table de verre. En face de lui,  jambes croisées, coude sur l’accoudoir, joue dans la main, Gladys, qui le regarde, se penche aussi pour les ramasser.

- C’est bien, lui dit-il, c’est très beau, j’aime beaucoup.

- Je suis contente !

- Et dis-moi, où se trouve le lecteur et où se trouve l’auteur, au moment de cette lettre ?

- Au moment de cette lettre ?... Hum… Cette lettre a plusieurs moments, plusieurs auteurs et plusieurs lecteurs, bien que l’auteur n’en soit qu’une seule et unique personne ; et unique aussi le moment de sa lecture par la personne qui, en ce moment, le lit (ou l’écrit et le relit).

- Quel est l’objet de ta démonstration ?

- Je ne démontre pas, je joue avec l’idée de la lecture.

- Oui… Et tu ne veux pas me dire où tu étais lorsque tu as écrit ça ? Où était l’auteur ?...

Il sourit.

- L’auteur, dit Gladys, qui se replie un peu dans le fauteuil,  laissant un peu autour d’elle résonner le charisme de son corps, regardant Maxime avec une sorte de tendresse, l’auteur… Sans doute, elle était partie dans les îles Fortunées, après sa troisième vie bienheureuse.

- Les îles Fortunées ?

- Oui, c’est là que Homère, en compagnie des héros, raconte l’histoire de Troie, puis celle du retour d’Ulysse...

- Vraiment ?...

- Oui, c’est vrai… Au son des instruments, le plus grand des aèdes raconte la guerre de Troie et les grands épisodes, les héros, ce qu’à dit et fait chacun d’entre eux… Et l’histoire d’Ulysse, l’homme aux nombreuses ruses, lui qui connaît beaucoup de villes et les pensées des hommes… Je crois que j’étais là, en quelque sorte, quand j’écrivis cette page… Je crois que je ne serais pas rentrée à Paris, vu de là-bas, pas même pour le meilleur des cocktails…

- Et avec moi ? demande Maxime.

- Si c’est avec toi…

Elle lui sourit.

- Bon, lui dit-elle, après un court soupir, d’ailleurs…

Elle prend sa veste :

- Je dois rentrer maintenant… Je retourne courir, moi aussi, dans ma steppe infinie, si je puis dire…

- Hum, bon… Alors c’est moi qui te rendrais visite la prochaine fois, si tu veux bien…

- Avec plaisir…

- J’apporterai mon violon…

- Excellente idée…

Ils se lèvent.

*

En haut de l’escalier, ils s’étaient fait la bise, se souriant doucement, appuyant bien, comme parfois, lorsqu’on veut se prouver absolument que les intentions sont absolument bonnes : parce qu’on trouve que la relation qui commence est absolument bonne, quelque chose de bon a commencé : on le ressent, on le pressent, on le partage…

- Salut…

D’un pas vif, Gladys descendit l’escalier incliné qui tournait comme une spirale existentielle, ascensionnelle, apte à générer du nouveau dans la répétition, par cercles et progressions… Arrivée à mi-étage, elle ralentit et se retourna, pour regarder en haut, vers la porte de Maxime. Il était là. Il la regardait.

- Bye, avait-elle lancé.

- Bye, avait-il répondu en souriant.

 

  

3 - Chez Gladys

La foule de papiers, entassée par piles, sur le canapé de Gladys, avait donné le prétexte à Maxime. Il avait joué sur trouble des rôles : puisque le canapé servait de bureau, le lit pouvait servir de canapé… En haussant les épaules d’un sourire, ils étaient allés s’installer dans sa chambre, sur son lit. Framboise et douce, la couette avait accueilli, par des glissements légers et souples, les pieds nus et les corps habillés. Doucement, ils s’installèrent. Adossés contre le mur, ils se donnèrent, d’un sourire et de quelques mots, le top du départ :

- Vas-y. Tu as le manuscrit ?...

Appliquée et passionnée, Gladys avait donc repris l’exposition des avancées de son manuscrit. Caressant doucement sa robe, discrètement, comme machinalement, Maxime l’écoutait… Un instant, Gladys partit dans ses pensées :

- Normal, se dit-elle, si elle mettait longtemps à finir ses manuscrits. C’est un tel plaisir de les travailler, les explorer, les colorer, les repenser, les connaître, en parler…

Par la fenêtre ouverte sur les toits, les bruits de la ville montaient. Et entre eux, c’étaient leurs voix qui montaient et, par moments, commençaient à frémir, tandis que leurs mouvements ralentissaient… Maxime porta sa main sur le genou de Gladys et la secoua doucement :

- S’il te plait, lui demanda-t-il, lis-moi la suite de l’histoire… Je t’écoute…

Puis la voix de Gladys lisant.

*

C’était l’avant dernier paragraphe du chapitre, l’avant dernière scène avant le dénouement final du chapitre ; celle où la tension montait, atteignait le sommet du pic par lequel on la mesure, et on la ressent ; pour dire qu’après, c’était autre chose qui commençait, un nouveau chapitre, un nouvel enchaînement de déchaînements… C’était le prélude à la scène finale, l’image signifiante, de laquelle allait bondir, comme un félin, tous les possibles de la dernière scène, et partant d’elle, de la suite de l’histoire…

…Dans la cité maritime, tout près de la plage, dans le parfum des pins, les deux amants se sont promené à cheval, dans les chemins et sur les routes, entre les lauriers roses et blancs, les rochers, et les panoramas liquides où le Soleil est installé... Ce sont de jolis chevaux qui les promènent, recueillant au passage l’ombre et la lumière des pins, près du centre brillant de la ville dans lequel ils reviennent. Un peu plus tard, dans un jardin, sur un banc, à la rumeur de la mer, ils s’asseyent sur les chaises, à une table de fer, boivent de l’eau et du vin, et parlent d’art. Ils feuillettent un livre de photos… Puis la conversation glisse sur la liberté, et…. ils parlent de…

- De la meilleure manière de se délivrer l’un l’autre ? demande Maxime.

Gladys reste silencieuse. Elle le regarde, souriante presque malgré elle.

- A quoi tu penses ?...

Le mouvement ralentit encore ; le temps se suspend. Une seconde a laissé la place à une nouvelle hypothèse. Gladys est maintenant submergée par un sourire, et Maxime, qui se rapproche d’elle, la prend avec ses bras. Doucement, la température monte et les bouches se rapprochent.

- Gladys…

Alors l’histoire se mouille davantage, progressivement, se répand, se déshabille morceau par morceau, danse un peu, aborde le territoire des peaux et des chairs.

- Maxime…

A l’intérieur des regards, jonchés par un tapis floral qui déborde, c’est le moment de s’embrasser et de s’embrasser à nouveau. Comme si là se tenait la montagne de vérité, la question toujours posée, la réponse toujours donnée.

Ils s’embrassent et la suite se délie.

 *

…Un peu plus tard, après une douche, peu vêtus encore, ils se sont installés dans le salon. Pour elle, Maxime a pris son violon et a joué, tant et si bien qu’elle en a oublié presque jusqu’à l’existence des mots, pour entrer toute entière dans l’apologie musicale.

Ses notes, sa profondeur, entrecoupée de petites malices, ses soulèvements inattendus, les mouvements de ses interrogations, montant et descendant en étendues paisibles, triomphales, joyeuses, hardies, vives : elle s’était sentie soudainement transportée, et parfois mordait ses lèvres d’étonnement. De temps à autre,  Maxime, lascif, posait son violon pour venir l’embrasser. Au contact des lèvres, leurs yeux s’ouvraient et se fermaient, et le feu s’affirmait, puis revenait, montait, prenait peu à peu leurs corps et pensées, dans une sorte de simple soif, envolée d’étincelles, qu’il provoquait.

  

4 - Rendez-vous aux Tuileries

A nouveau, au doux rayon, le rendez-vous aux Tuileries les avait réunis dans les élans de l’art et l’art des quasars…. Dans les longs jardins aux statues, ils avaient parlé des avancées de Gladys dans l’océan des mots… C’était devenu entre eux un jeu, de parler de ce manuscrit. Peut-être, secrètement, était-ce un exercice de mots, un commentaire qu’ils formulaient sur leur propre vie, ou bien l’expression de leur plaisir de se connaître, de se fréquenter, de se parler… Parfois maintenant, lorsque l’un ou l’autre le proposent, ils enregistrent leur conversation sur une petite boite à musique, puis Gladys travaille ses textes à partir de leurs discussions. Le manuscrit est devenu leur manuscrit…

- Donc, lui dit-il, marchant, nos deux charmants héros sont retournés au soir sur la plage… Ils ont pris avec eux une bouteille de vin blanc et deux verres... Sur l’étendue sablonneuse, un feu de plage brille, lance de douces flammes orangées vers le ciel… tandis que la mer, onctueuse comme un parfum, calme, limpide, douce, s’étend dans les largeurs de l’espace. Le ciel est profond... Tandis qu’ils marchent ensemble, les deux amants se frôlent et s’attrapent, sous leurs vêtements légers… Leurs peaux sont irriguées de soleil, encore fraîches de la douche de la soirée. Leurs mouvements sont gracieux, doux. Peut-être iront-ils danser ce soir, alléger leurs existences, résumer leurs cadences sur la piste...

- Oui, dit Gladys, comme ça.

- Le lendemain, lui dit-elle, ils se retrouvent devant un pub. Ils se connaissent un peu maintenant. Ils ont déjà passé plusieurs nuits ensemble. Plusieurs fois, le vin léger les a poussé à danser ensemble, tandis que la vague du jour continuait à rouler en eux. Ensemble, ils ont marché, grimpé, nagé, dormi, soupiré, ri…

- Joui, dit Maxime.

- Possible… Et maintenant, dit-elle, ils se retrouvent dans un pub ; ils ont rendez-vous ; ils continuent à se fréquenter…

- Comme nous ici…

- Oui… C’est un pub, au dessus de la mer…

Puis elle ajoute, regardant une statue du jardin, comme pour faire la transition :

- Toute statue a son miroir : c’est l’idée que se fait d’elle son créateur.

- C’est une idée, dit Maxime. J’aime bien ; cela les rend plus vivantes… Les statues sont des morceaux de roche terrestre, dans lesquelles l’humanité a projeté ses rêves.

- Ok, bien dit.

 - Et dis-moi, lui demande-t-il, de quoi discutent-ils, nos deux héros, sur la plage ?

- Ils discutent… de l’idée qu’ils discutent trop…

A ces mots, Maxime s’arrête, souriant et interrogatif, et attrape le bras de Gladys :

- Quoi ?...

- Oui, ils discutent trop de tout… Ils discutent trop de la littérature, de l’art, de l’histoire de l’art, de l’art de l’édition, de la nature, de la philosophie des mots, de la science, de la théorie politique, de l’analyse économico-politique, des étoiles, des pinceaux, des symphonies spatiales… De tout… Ils discutent trop de tout…

Gladys sourit, soupirant, enfonçant profondément ses mains dans sa veste. La lumière forme un reflet sur les yeux de Maxime. Elle le regarde...

05.05.2008

Légende du prince philosophe

1727196969.jpgUN PRINCE ET UNE PRINCESSE

C’était un Prince, assis sur un trône.

Il s’ennuyait. Les rois et les reines le visitaient. Il saluait.

Les rois et les marquis le visitaient.

Il leur disait :

- Mais oui, mais oui,

Puis ajoutait, parlant pour lui :

- Distractions et philosophies

Sont de nos cœurs les souveraines,

Et déversent leurs longs rubis

En agitant l’eau de nos veines…

Et si l’amour vient par ici

C’est que ses rennes

Mènent à la source de la vie. »

Et il disait :

- Mais oui, mais oui,

C’est que ses rennes

Mènent à l’étoile assoupie. »

Et les princesses dansaient, les reines aussi ;

Il saluait ;

Et puis, dans les alcôves aux grands colliers,

Il leur disait :

- Mais oui, mais oui,

Puis ajoutait, parlant pour lui :

- L’amour doit danser dans le rythme,

Ainsi que rythmes dans le corps.

Si tu crois qu’en montant aux cimes

Tu pourras contempler l’Aurore,

Alors mets toi nue dans la rime,

  

Et il disait :

- Mais oui, mais oui,

Nue comme tous nous naquîmes.

Et il riait.

   

Et puis, parfois, rentrant chez lui,

L’après-midi,

Il prenait son café au lit, et il fumait,

Et il rêvait

D'une princesse lumineuse…

Il lui disait :

- Mais oui, mais oui,

Echangeons nos paniers fleuris,

Nos longs vertiges colorés.

L’amour ne connaît pas de prix

Lorsque les corps sont soulevés,

Lorsqu’il nous fait marcher sur l’eau…

J’ai tant rêvé d’être un héros…

Alors, la prenant par la main,

Il l’emmenait voir ses chevaux,

   

Et tous deux, partaient en voyage,

Confiant leurs couronnes aux oiseaux

Et traversant la vie sauvage,

Dans les quartiers et les châteaux ;

Ils voyaient bien que c’était beau

D’être tous deux et sages et beaux

Et de faire tourner leurs images… 


30.03.2008

Légendes, un extrait "Rivage"

 

1893026969.jpgDans les douceurs du soir où se lave la Pensée, en contemplation de soi, en contemplation de l’autre, leurs esprits vont dans la paix... Dans les collines environnantes, entre les cyprès bleus et les rochers découpés par le vent et la mer, ils se promènent, ils marchent… D’intense, dans la journée, l’ardeur solaire estivale devient un miel qui dévoile une autre profondeur : l’intérieur de la chair… Et la nuit se mêle au jour… Le doux se mêle au chaud… L’ocre doré se mêle au blanc, et aux prouesses, toujours renouvelées, du transparent : l’air plein d’ailes, les vagues pleines d’horizon, l’horizon plein d’infinis…

Dans les collines exigeantes où le corps s’assouplit et se renforce, ils entendent les rumeurs montées du rivage... Entraînés vers le haut d’eux-mêmes, comme ils gravissent la pente avec ardeur, ils exultent, ils soufflent et s’embrassent. Dans les tournants des roches, leur joie est grande et simple, toujours plus belle qu’en rêve.

Animaux très jolis, invitations bavardes, salutations enjouées, et toute l’ardeur du Bleu : comme l’air, l’eau et les ressources, tandis que la fraîcheur monte de la mer dans une lumière qui parait presque surnaturelle, immense, caressant le flot pour remonter sans mesure dans les yeux de l’humain qui perd, un instant, les frontières entre lui et le monde… Fusions, méditations, bateau traversant comme un papillon blanc…

Ainsi, les jeunes amants se promènent, en se touchant les mains. Ils voient le paysage… Ils disent que, s’il est bon de posséder parfois, l’essentiel est toujours de savoir apprécier, célébrer : ainsi, de chacun de leurs regards, comme de chacun de leurs baisers, ils aiment tirer le meilleur. Alors, toujours, le nectar devient l’ambroisie, la nourriture des dieux, et le rêve les recouvre comme l’air doux recouvre leurs corps nus : nus, dans la vague, l’après-midi ; nus sous leurs vêtements légers le soir, nus sur le lit, dans la maison, et partout où se tient la nature de leur humanité… Ainsi, ils s’aventurent en douceur. Ils libèrent en eux cette humanité de n’appartenir qu’à une seule forme d’existence : car, oui, ce soir, ils sont ce ciel vaste, cette mer, ces rochers, ce chemin dans les collines… Ils sont ce rivage qui s’amplifie, ce bateau qui accoste et ce corps plein d’impulsions qui touche terre dans la vague sablonneuse…

- J’arrive...

- Je suis là…