29.06.2008
Légende du Roi et de la Reine des Tigres
Légende du Roi et de la Reine des Tigres
Le roi et la reine des Tigres s’étaient rencontrés, un après-midi, et ils ne s’étaient plus quittés… Cela se passa près du bruit de l’eau qui coule comme un poisson, cette rivière pleine de proies et de fraîcheur tourbillonnante, où la pensée va en glissant, bondissant, rebondissant. En grappes blanches, le froid tombait des profondeurs très hautes… Guyah, la princesse des Tigres, était venue se mouiller un peu aux gouttelettes du bord. Dans la forêt immense que des nuages couvraient par moments, elle ouvrait ses narines et poussait, ouvrait, agrandissait sa respiration, et se ressourçait, en elle-même, avec l’eau… Tout était calme, et cependant, elle avait un pressentiment : dans l’électricité du monde, un instant de feu se préparait, suivait son chemin… Nonchalante, irradiante, intrépide, Guyah se pencha sur l’eau profonde et avala quelques gorgées d’eau revigorante, énergisante, apaisante. Ses yeux, s’abandonnant au fleuve, restaient cependant, aux alentours, attentifs…
C’est alors que, de l’autre côté du fleuve, en face d’elle, levant les yeux, parut Waouh, le Roi des Tigres. Décisif, plein de force, d’audace et d’esprit, il leva les yeux sur elle, et immédiatement, la voyant, il traversa le chemin de terre au milieu du fleuve.
- Bonjour Princesse, lui dit-il, s’approchant.
Guyah se réjouit et détourna la tête un instant, en signe de réflexion… Elle se demandait, l’Indomptable, qui était ce fier Extrême qui s’aventurait sur son territoire, bordé de pensées bien formées… Voyant son idée, le roi des tigres alors secoua son cou, souple et fier, ainsi que le sont tous les félins, et il gronda un peu pour l’impressionner, pour affirmer sa force et donner la mesure de sa position… Et c’était très envoûtant… Guyah, alors, le regarda droit dans les yeux, puis à nouveau, baissa la tête, intimidée, cette fois.
Alors le roi des Tigres lui dit ses victoires et ses forces. Et elle, la gracieuse Guyah, ne se releva qu’au moment où il lui en donna le signal … Alors, tranquille, assuré, sûr de l’avoir possédée, de l’avoir vaincue, il s’avança vers elle et lui mordit le haut de l’oreille… Leurs échines nerveuses se secouèrent de frissons et, ensemble, ils coururent jusqu’à l’abri de roches où ils se délassèrent pour s’aimer… Quelque part, dans l’histoire fabuleuse de la Terre…
Comme des tigres, certains de leurs puissances…
*
Un peu plus tard, dans l’histoire du courant, dans la forêt profonde, ils rencontrèrent une petite fille, de cette race, douce et fière, qui s’étend à l’intérieur des constructions de bois, de pierres et de ciment… Marchant près du fleuve, l’enfant leur parla.. Et ils lui parlèrent… Et ils se comprirent si bien que tous trois, ils devinrent amis et souvent, se promenèrent ensemble...
Entre temps, Guyah et Waouh avaient unis leurs domaines, de part et d’autre du fleuve… Dans une grande joie, entourés des tigres et tigresses, colorés de noir, de roux et de blanc, de la région, sur une planète, dans un bois plein de santé, les deux phénomènes avaient unis leurs gloires, officiellement, et cela avait été un très bel évènement, salué par des générations entières : entières de corps et de pensées, aussi entières qu’on peut y travailler...
Quant à la petite fille humaine, elle leur avait un jour révélé l’existence d’une potion, concoctée dans la forêt… Tous trois longtemps parlèrent de tout cela… Animaux, humains, esprits, évolutions, révolutions des concepts, maîtrise des idées… Longtemps, ils en parlèrent.
*
Puis, finalement, un jour, les deux tigres s’emportèrent : oui, ils voulaient boire cette potion, devenir humains, savoir ce qu’était la musique, et ces mots que contenaient ces livres, ces objets, dans lesquels ils voyaient Sarka s'absorber, s’envelopper et disparaître de toute autre concentration…
Sarka, elle, leur souriait ; elle hésitait… Que valait-il mieux ? Que sont vraiment, pour les humains, les animaux ? Qu’est cela que recommanderait le plus sage des destins ?... Elle n’avait encore que sept ans, et bien qu’orpheline, elle essayait de se fier à la plus pure des sagesses… Et c’est pourquoi elle lisait beaucoup et elle discutait beaucoup…
Un jour, n’y tenant plus, le roi et la reine des tigres demandèrent à Sarka sa potion pour devenir humains, et, à leur tour, transcender les mots, la musique, les techniques, l’art et la vie, et regarder différemment les étoiles qui se tiennent au dessus, tout autour… Alors Sarka, les caressant d’un geste amoureux de la main, la leur donna.
*
Une fois que cela fut fait, lorsqu’ils furent devenus humains, souvent Guyah s’asseyait sur le rebord des fenêtres, dans les musiques ajustées, adéquates, pleines de chants, de couleurs, de perfections et de voluptés… Et, parfois, souriante, elle se souvenait, du temps où ils avaient été, tous deux, lui et elle, tigre et tigresse, dans la forêt…
- C’est une sorte de résonance au travers du monde, lui disait la voix…
Et Guyah souriait… Sans fin elle souriait, en y pensant…
Et Waouh s’approchait d’elle en riant :
- C’est une sorte de résonance au travers du monde, lui disait-il à son tour…
Et tous deux ils s’enlaçaient, puis s’embrassaient...
*
Alors, regardant par la fenêtre, ou sur le balcon, les étoiles de la Terre -qui défient l’espace et le temps-, ils buvaient ensemble des gorgées du délicieux cocktail… Quelques instants, il jouait de ses doigts avec les perles de son collier ; et, comme ils riaient ensemble, on voyait leurs dents et la lumière de leurs yeux ; et on voulait, à les regarder, à voir ce spectacle, leur donner tant d’éternité…
- Oui, je voudrais, lui dit-il un jour, je voudrais que tu écrives maintenant notre aventure... Que tu retraces notre amour, dans la neige, et dans les salons, les deux, pour notre présent, notre futur, notre devenir, notre avenir…
- Oh, lui dit-elle, tu crois que je saurai, un par un, aligner les mots, les capter, les coller, les remplir de mon feu vivant, comme des éléments de matière ou de vie palpitante ?…
- Oui, lui dit-il, tu sauras…
Et il la convainquit si bien qu’elle se décida à écrire, elle aussi, des éléments pour l’art du monde entier…
Et Sarka, également, contemplait leurs nouvelles pensées…
- Ok ! leur dit-elle, je ne pensais pas que cela serait si parfait...
Et tous trois, ils sourirent ensemble et retournèrent se promener, avec Hétio, l’ami de la petite fille, auprès du long fleuve sacré dont ils connaissaient beaucoup de secrets, et dont ils restaient, -à leur manière-, les gardiens.
*
A partir de ce temps là, ils se consacrèrent à l’art, comme affaire publique et comme aventure personnelle. Là, ils trouvaient les magies, les représentations, les schémas, les conceptions d’ensemble, les expressions, les mouvements, les individualités, les souvenirs et les avenirs… A la lumière des livres de Sarka et d’Hétio, Guyah et Waouh s’intéressaient beaucoup aux doctrines des Anciens et des Modernes : amour de l’amour, de l’équilibre sublime, de la gloire, de la perfection formelle, de la pertinence, de l’épanouissement parfait, du savoir accumulé, de la joie de découvrir… Science du rythme… Bonheur... Art comme spectacle… Comme vie…. Naissance, renaissance, connaissance de la sensation… Jeunesse Eternelle… Débats… Eternité de l’Etre…Et du désir…
Chaque manière de l’aborder ayant son intérêt, dans la mesure où elle exprime une intensité ou une beauté particulière, où elle révèle un aspect du monde objectif où viennent se poser tant et tant de subjectivités…
L’aventure, le voyage, l’invention, étant des synonymes de l’art, exprimant le caractère de la nouveauté, de l’exploration...
Et Sarka, lisant Homère, exultant à chaque ligne, était montée sur Guyah, qui avait repris, pour une promenade, sa forme originelle ; puis elle avait lancé son livre, en riant, dans l’herbe, tandis que Hétio chevauchait Waouh, redevenu tigre lui aussi quelques instants… Et ils étaient tous quatre si doux, si forts, si beaux, si délicats…
Comme sur un pédalo où les vies passent, alternativement, dans l’équilibre et la profondeur, du sérieux au rire et du rire au sérieux.
Entre les bosquets, dans le pétillement des astres lumineux, des champagnes, où se font les discussions accoutumées aux emphases naturelles… Grands et petits oiseaux, étoiles, tourbillons de l’expression, sifflements, animaux hyper-raffinés et circulants, coups d’ailes et turbulences réjouies… Ainsi se faisait le passage… L’amour était devenu le synonyme… Qu’ils préféraient… Pour exprimer trois millions de choses… Au moins…
Chant des oiseaux, volutes dorées, lits mous et bleus, maisons blanches et colorées, bondissements, rebondissements, vagues souples et impétueuses, chair fine, transparente, mystérieuse, parcourue de veines et impressionnante, qui prend possession du corps… Lentement, précisément, à son heure, le balancement vient, les cous s’arrondissent et les corps se déchaînent, expriment les pulsions, les impulsions, dans l’alanguissante musique des voix…
*
Fleurs ! Orchidées ! Tigres et tigresses ! Léopards tachetés ! Guépards élancés ! Lynx ! Yeux du lynx ! Panthère sommeillant dans les arbres, se réveillant, et descendant, de son pas ajouré, ajusté, précieux, parmi les êtres et les clartés… Papillons colorés s’élevant… Oiseaux savants, maîtres des continents… Mammifères doux comme des caresses, comme des baisers ; comme des reconnaissances personnelles et sucrées, sacrées…
…Comme des tigres, certains de leur puissance.
*
Et vint un jour où Sarka, méditant, regardant le ciel et les oiseaux, les rondeurs enfumées qui sortaient des maisons humaines, se fit la réflexion suivante : des tigres connaissaient l'esprit humain; il fallait maintenant que les humains connaissent l'esprit des tigres. Alors elle formula la prière que l'esprit des tigres entra dans l'esprit de tous les hommes de bonne volonté, afin que l'humain sache ce qu'est la nature, et que la vie poursuive son rêve d'éternité avec cette même majesté.
(La légende du Roi et de la Reine des Tigres est un texte écrit vers 2002 ou 2003. Il s'accorde avec les réflexions sur la Nature, la pérennité du système terrestre, le non-réchauffement climatique, le respect que doivent les financiers, les industriels, les commerçants et les politiques au système de cette Nature. Avant tout, il est une expérience littéraire.)
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08.05.2008
Légende du manuscrit grigri

Légende du Manuscrit Grigri
1. Plage
Elle avait dit qu’elle écrirait, comme si chaque mot était un oiseau jaillissant pour le ciel. Derrière cette image, elle voyait une autre image, celle d’une fleur, petite, et d’une autre fleur, plus grande, sur la même photo, ou le même dessin. Elle avait dit : on pourra interpréter comme on voudra cette relation entre les deux fleurs, pourvu qu’on en soit content… Il n’y aura pas de mot programmé. La liberté de jaillir sera respectée. Comme au voyage aventureux, on rencontre l’espace dans la mesure qu’il nous donne, et non dans une mesure à lui donner. C'est-à-dire : on lui donne la mesure de sa liberté.
Ainsi avait-elle parlé. Elle avait dit des choses dans ce style…. En face d’elle, lui, de l’autre côté de la table du café, lui, dont la veste bleue marine se reflétait, bien assortie, à ce décor bleu clair et à cette histoire de vagues, lui donc, avait pris quelques notes, en l’écoutant. Elle parlait trop vite, de toutes façons. C’était la cascade. Il ne pouvait pas capter les gouttes, une par une : il valait mieux qu’il lui sourit, certainement, et qu’il lui dise quelque chose comme : « H2O tendre amie », pour manifester son désir, son accord. Son accord avec le décor, son accord avec le corps, le corps du texte, comme elle lui avait dit.
- Tel est le corps du texte.
Alors, déjà, dans le café, ils étaient d’accord tous deux avec l’idée du corps. Comme, discutant, ils commençaient à le comprendre, ils commencèrent aussi à se sourire, simplement, amplement, puis : électriquement...
Lui aussi, il aimait le flot, il aimait bien être un bateau.
*
C’est une histoire assez idyllique, ce genre d’histoire dont on aime noter la musique.
- En effet, dit Gladys, il existe sur Terre des plages bleues et ocres, surmontées de mers mauves, où les amants nagent, deux par deux, avec la souplesse des dauphins, et ressortent de l’eau en se tenant la main. Là, les enfants et les adolescents font la roue sur le sable, courent et jouent à la balle. Certains lisent, tandis que le vent soulève un peu le parasol, comme messager du soleil. Le rayon joue, insiste doucement, pour se faire voir, pour caresser la culture…. Car la culture, on la dit « éclairée » et le Soleil, lui, aime se montrer, lui qui éclaire… Tout près de là, d’autres corps, polis par l’eau, brillants par les reflets du rayon, ces corps rebondissent, joyeusement, sur des trampolines colorés. Et, par moments, s’y reflètent tous éléments de la nature
Vers le soir, après avoir joué entre le ciel et l’eau, ils restent encore un peu allongés sur la toile bleue, sur la plage nue, sur les rectangles colorés des serviettes de bain où le sable joueur aime brouiller les limites entre la délicatesse civilisé et la délicatesse sauvage... Animés, réchauffés, charmés, les yeux pleins de visions, ils regardent le bleu. Ils sont dans l’infini. Ils ne pensent plus avec des mots, mais avec des paquets de lumière qu’ils échangent avec le monde, avec l’autre… Au dessus d’eux, de temps à autre, des ballons de couleurs, de facture industrielle, se reflètent sur la cornée de leurs yeux… Et, passant sur l’horizon, d’intemporels poissons volants, dorés et graves comme des gravures byzantines, aux écailles scintillantes, soulèvent un instant la vague, tandis que leurs yeux arc-en ciel sourient sans fin…
Lorsqu’ils se sont remplis de tout cela, ils rentrent sur la terre. Maisons aux murs blancs, escaliers pentus où les cuisses s’électrisent et le dos s’harmonise… Ici, l’écume continue à respirer en eux, où le bleu est toujours présent. C’est un poisson dessiné sur un mur, une assiette, un morceau de peinture ; c’est une étoile de mer séchée, rouge, accrochée au dessus d’un banc de paille, que des coussins brodés de vagues recouvrent…
Dans les escaliers, ils montent et ils descendent, ils tournent et ils sautent, ressentant leurs vêtements voler dans le mouvement, se regardant…
- Tu es souple mon cœur ; tu arrives, mon cœur… Ou bien : mon corps, simplement… Tu te rapproches à présent… Tu es présent…
Comme la vague, qui agit en vitesse, souplesse, précision, régularité : ainsi ils entrent dans la maison où ils se serrent l’un contre l’autre. Ils sont deux. Tout ce qui est à voir est visible. L’élan monte du cœur. : comme pour résoudre la vie terrestre dans une sorte d’équation glissante et chaude, corporelle…Un trait, un essentiel, un équilibre, des lignes, des rythmes, des formes et des parois, et lui, toujours :
- Ouvre toi, ouvre toi…
*
Plus tard, c’est dehors, dans le jardin, ou sur la rue, qu’ils se ralentissent avec bonheur, ou font alterner vivacité et caresse, pour mieux se contenter, se concentrer entre eux. Sur la chaise, le banc, l’oreiller, ils s’enroulent. Ensemble, ils s’asseyent et leurs cuisses se touchent.
Ils sont bien. Bouche carmin, palpitation marine, algues flottant… Circularité des gestes, à présent.
Bouches carmin, lèvre ouvertes, aériennes, les yeux dans un verre transparent, dans lequel ils regardent un instant.
*
- Et donc, demande le garçon, dans le café : l’histoire partirait de cette image avec les deux fleurs, et cela se passerait sur la plage, puis dans une maison ?.... Ils s’aimeraient ?...
Gladys acquiesce :
- Oui.
- Ce serait une sorte de contexte, poursuit Maxime, un paysage paisible et caressant, vif et stimulant… Une sorte de frisson…
- Oui…
- Et qu’est-ce que cette image des fleurs ?
- C’est l’image en couverture d’un livre qu’ils ont regardé ensemble, sur la plage.
- Le garçon et la fille ?
- Oui… Ils ont regardé un livre, un livre sur lequel figurait cette image. Ils ne se parlaient pas, cette fois-ci, contrairement à d’habitude. Ils regardaient juste ; parfois, ils se regardaient l’un l’autre, ils interrompaient leur lecture de regards l’un vers l’autre : messages, observations, ou simplement sensations de scintillements, émergeant en partie du reflet des flots sur leurs pensées…
- D’accord…
- Comme si là se tenait l’essentiel, dans leurs palpitations…
- D’où le titre.
- D’où le titre, « Palpitations ». Ce aurait pu être… « Essentiel » aussi, ou « essentiellement ».
2. Lecteur
- « Lecteur,
Je t’écris comme si tu étais immense, car tu es immense ; comme une montagne ou un rivage, ou comme un rêve exacerbé, sans frontière verbale qui pourrait l’arrêter. Un ballet de gestes que mes mots suivent ou devancent…. Parfois, nous nous rejoignons pour danser ensemble ; ensemble, suivant ce que je veux écrire, et suivant ce que tu aimes découvrir. Et le contraire : suivant ce que tu veux lire, et ce que j’aime découvrir dans ce que je peux écrire…
Ainsi, je t’écris comme à l’Immense, et dans l’Immense, parce qu’ainsi sont les mots que je t’envoie : ils n’aiment pas les limites. Et ainsi, je te le dis : voici un territoire de liberté, pour toi et moi, nos yeux, nos pensées qui se sondent, à l’instant….
Car j’aime ce qui est vaste, et ce qui inspire, et tu m’inspires, et c’est en quoi je t’appelle « mon lecteur », mon doux lyrisme des profondeurs. Comme le flot inspire le bateau ; il aime le traverser, d’idées… Restons libres, puisque c’est ainsi que nous sommes nés, avec nos corps et nos pensées. »
Maxime relève les yeux de la feuille de papier :
- Ok….
Puis il se penche, silencieux, pensif, pour attraper son paquet de cigarettes. Quelques feuillets tombent, glissent de ses genoux, sur le tapis, sous la petite table de verre. En face de lui, jambes croisées, coude sur l’accoudoir, joue dans la main, Gladys, qui le regarde, se penche aussi pour les ramasser.
- C’est bien, lui dit-il, c’est très beau, j’aime beaucoup.
- Je suis contente !
- Et dis-moi, où se trouve le lecteur et où se trouve l’auteur, au moment de cette lettre ?
- Au moment de cette lettre ?... Hum… Cette lettre a plusieurs moments, plusieurs auteurs et plusieurs lecteurs, bien que l’auteur n’en soit qu’une seule et unique personne ; et unique aussi le moment de sa lecture par la personne qui, en ce moment, le lit (ou l’écrit et le relit).
- Quel est l’objet de ta démonstration ?
- Je ne démontre pas, je joue avec l’idée de la lecture.
- Oui… Et tu ne veux pas me dire où tu étais lorsque tu as écrit ça ? Où était l’auteur ?...
Il sourit.
- L’auteur, dit Gladys, qui se replie un peu dans le fauteuil, laissant un peu autour d’elle résonner le charisme de son corps, regardant Maxime avec une sorte de tendresse, l’auteur… Sans doute, elle était partie dans les îles Fortunées, après sa troisième vie bienheureuse.
- Les îles Fortunées ?
- Oui, c’est là que Homère, en compagnie des héros, raconte l’histoire de Troie, puis celle du retour d’Ulysse...
- Vraiment ?...
- Oui, c’est vrai… Au son des instruments, le plus grand des aèdes raconte la guerre de Troie et les grands épisodes, les héros, ce qu’à dit et fait chacun d’entre eux… Et l’histoire d’Ulysse, l’homme aux nombreuses ruses, lui qui connaît beaucoup de villes et les pensées des hommes… Je crois que j’étais là, en quelque sorte, quand j’écrivis cette page… Je crois que je ne serais pas rentrée à Paris, vu de là-bas, pas même pour le meilleur des cocktails…
- Et avec moi ? demande Maxime.
- Si c’est avec toi…
Elle lui sourit.
- Bon, lui dit-elle, après un court soupir, d’ailleurs…
Elle prend sa veste :
- Je dois rentrer maintenant… Je retourne courir, moi aussi, dans ma steppe infinie, si je puis dire…
- Hum, bon… Alors c’est moi qui te rendrais visite la prochaine fois, si tu veux bien…
- Avec plaisir…
- J’apporterai mon violon…
- Excellente idée…
Ils se lèvent.
*
En haut de l’escalier, ils s’étaient fait la bise, se souriant doucement, appuyant bien, comme parfois, lorsqu’on veut se prouver absolument que les intentions sont absolument bonnes : parce qu’on trouve que la relation qui commence est absolument bonne, quelque chose de bon a commencé : on le ressent, on le pressent, on le partage…
- Salut…
D’un pas vif, Gladys descendit l’escalier incliné qui tournait comme une spirale existentielle, ascensionnelle, apte à générer du nouveau dans la répétition, par cercles et progressions… Arrivée à mi-étage, elle ralentit et se retourna, pour regarder en haut, vers la porte de Maxime. Il était là. Il la regardait.
- Bye, avait-elle lancé.
- Bye, avait-il répondu en souriant.
3 - Chez Gladys
La foule de papiers, entassée par piles, sur le canapé de Gladys, avait donné le prétexte à Maxime. Il avait joué sur trouble des rôles : puisque le canapé servait de bureau, le lit pouvait servir de canapé… En haussant les épaules d’un sourire, ils étaient allés s’installer dans sa chambre, sur son lit. Framboise et douce, la couette avait accueilli, par des glissements légers et souples, les pieds nus et les corps habillés. Doucement, ils s’installèrent. Adossés contre le mur, ils se donnèrent, d’un sourire et de quelques mots, le top du départ :
- Vas-y. Tu as le manuscrit ?...
Appliquée et passionnée, Gladys avait donc repris l’exposition des avancées de son manuscrit. Caressant doucement sa robe, discrètement, comme machinalement, Maxime l’écoutait… Un instant, Gladys partit dans ses pensées :
- Normal, se dit-elle, si elle mettait longtemps à finir ses manuscrits. C’est un tel plaisir de les travailler, les explorer, les colorer, les repenser, les connaître, en parler…
Par la fenêtre ouverte sur les toits, les bruits de la ville montaient. Et entre eux, c’étaient leurs voix qui montaient et, par moments, commençaient à frémir, tandis que leurs mouvements ralentissaient… Maxime porta sa main sur le genou de Gladys et la secoua doucement :
- S’il te plait, lui demanda-t-il, lis-moi la suite de l’histoire… Je t’écoute…
Puis la voix de Gladys lisant.
*
C’était l’avant dernier paragraphe du chapitre, l’avant dernière scène avant le dénouement final du chapitre ; celle où la tension montait, atteignait le sommet du pic par lequel on la mesure, et on la ressent ; pour dire qu’après, c’était autre chose qui commençait, un nouveau chapitre, un nouvel enchaînement de déchaînements… C’était le prélude à la scène finale, l’image signifiante, de laquelle allait bondir, comme un félin, tous les possibles de la dernière scène, et partant d’elle, de la suite de l’histoire…
…Dans la cité maritime, tout près de la plage, dans le parfum des pins, les deux amants se sont promené à cheval, dans les chemins et sur les routes, entre les lauriers roses et blancs, les rochers, et les panoramas liquides où le Soleil est installé... Ce sont de jolis chevaux qui les promènent, recueillant au passage l’ombre et la lumière des pins, près du centre brillant de la ville dans lequel ils reviennent. Un peu plus tard, dans un jardin, sur un banc, à la rumeur de la mer, ils s’asseyent sur les chaises, à une table de fer, boivent de l’eau et du vin, et parlent d’art. Ils feuillettent un livre de photos… Puis la conversation glisse sur la liberté, et…. ils parlent de…
- De la meilleure manière de se délivrer l’un l’autre ? demande Maxime.
Gladys reste silencieuse. Elle le regarde, souriante presque malgré elle.
- A quoi tu penses ?...
Le mouvement ralentit encore ; le temps se suspend. Une seconde a laissé la place à une nouvelle hypothèse. Gladys est maintenant submergée par un sourire, et Maxime, qui se rapproche d’elle, la prend avec ses bras. Doucement, la température monte et les bouches se rapprochent.
- Gladys…
Alors l’histoire se mouille davantage, progressivement, se répand, se déshabille morceau par morceau, danse un peu, aborde le territoire des peaux et des chairs.
- Maxime…
A l’intérieur des regards, jonchés par un tapis floral qui déborde, c’est le moment de s’embrasser et de s’embrasser à nouveau. Comme si là se tenait la montagne de vérité, la question toujours posée, la réponse toujours donnée.
Ils s’embrassent et la suite se délie.
*
…Un peu plus tard, après une douche, peu vêtus encore, ils se sont installés dans le salon. Pour elle, Maxime a pris son violon et a joué, tant et si bien qu’elle en a oublié presque jusqu’à l’existence des mots, pour entrer toute entière dans l’apologie musicale.
Ses notes, sa profondeur, entrecoupée de petites malices, ses soulèvements inattendus, les mouvements de ses interrogations, montant et descendant en étendues paisibles, triomphales, joyeuses, hardies, vives : elle s’était sentie soudainement transportée, et parfois mordait ses lèvres d’étonnement. De temps à autre, Maxime, lascif, posait son violon pour venir l’embrasser. Au contact des lèvres, leurs yeux s’ouvraient et se fermaient, et le feu s’affirmait, puis revenait, montait, prenait peu à peu leurs corps et pensées, dans une sorte de simple soif, envolée d’étincelles, qu’il provoquait.
4 - Rendez-vous aux Tuileries
A nouveau, au doux rayon, le rendez-vous aux Tuileries les avait réunis dans les élans de l’art et l’art des quasars…. Dans les longs jardins aux statues, ils avaient parlé des avancées de Gladys dans l’océan des mots… C’était devenu entre eux un jeu, de parler de ce manuscrit. Peut-être, secrètement, était-ce un exercice de mots, un commentaire qu’ils formulaient sur leur propre vie, ou bien l’expression de leur plaisir de se connaître, de se fréquenter, de se parler… Parfois maintenant, lorsque l’un ou l’autre le proposent, ils enregistrent leur conversation sur une petite boite à musique, puis Gladys travaille ses textes à partir de leurs discussions. Le manuscrit est devenu leur manuscrit…
- Donc, lui dit-il, marchant, nos deux charmants héros sont retournés au soir sur la plage… Ils ont pris avec eux une bouteille de vin blanc et deux verres... Sur l’étendue sablonneuse, un feu de plage brille, lance de douces flammes orangées vers le ciel… tandis que la mer, onctueuse comme un parfum, calme, limpide, douce, s’étend dans les largeurs de l’espace. Le ciel est profond... Tandis qu’ils marchent ensemble, les deux amants se frôlent et s’attrapent, sous leurs vêtements légers… Leurs peaux sont irriguées de soleil, encore fraîches de la douche de la soirée. Leurs mouvements sont gracieux, doux. Peut-être iront-ils danser ce soir, alléger leurs existences, résumer leurs cadences sur la piste...
- Oui, dit Gladys, comme ça.
- Le lendemain, lui dit-elle, ils se retrouvent devant un pub. Ils se connaissent un peu maintenant. Ils ont déjà passé plusieurs nuits ensemble. Plusieurs fois, le vin léger les a poussé à danser ensemble, tandis que la vague du jour continuait à rouler en eux. Ensemble, ils ont marché, grimpé, nagé, dormi, soupiré, ri…
- Joui, dit Maxime.
- Possible… Et maintenant, dit-elle, ils se retrouvent dans un pub ; ils ont rendez-vous ; ils continuent à se fréquenter…
- Comme nous ici…
- Oui… C’est un pub, au dessus de la mer…
Puis elle ajoute, regardant une statue du jardin, comme pour faire la transition :
- Toute statue a son miroir : c’est l’idée que se fait d’elle son créateur.
- C’est une idée, dit Maxime. J’aime bien ; cela les rend plus vivantes… Les statues sont des morceaux de roche terrestre, dans lesquelles l’humanité a projeté ses rêves.
- Ok, bien dit.
- Et dis-moi, lui demande-t-il, de quoi discutent-ils, nos deux héros, sur la plage ?
- Ils discutent… de l’idée qu’ils discutent trop…
A ces mots, Maxime s’arrête, souriant et interrogatif, et attrape le bras de Gladys :
- Quoi ?...
- Oui, ils discutent trop de tout… Ils discutent trop de la littérature, de l’art, de l’histoire de l’art, de l’art de l’édition, de la nature, de la philosophie des mots, de la science, de la théorie politique, de l’analyse économico-politique, des étoiles, des pinceaux, des symphonies spatiales… De tout… Ils discutent trop de tout…
Gladys sourit, soupirant, enfonçant profondément ses mains dans sa veste. La lumière forme un reflet sur les yeux de Maxime. Elle le regarde…
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05.05.2008
Légende du prince philosophe

Légende du Prince et de la Princesse
C’était un Prince, assis sur un trône.
Il s’ennuyait. Les rois et les reines le visitaient. Il saluait.
Les rois et les marquis le visitaient.
Il leur disait :
- Mais oui, mais oui,
Puis ajoutait, parlant pour lui :
- Distractions et philosophies
Sont de nos cœurs les souveraines,
Et déversent leurs longs rubis
En agitant l’eau de nos veines…
Et si l’amour vient par ici
C’est que ses rennes
Mènent à la source de la vie. »
Et il disait :
- Mais oui, mais oui,
C’est que ses rennes
Mènent à l’étoile assoupie. »
Et les princesses dansaient, les reines aussi ;
Il saluait ;
Et puis, dans les alcôves aux grands colliers,
Il leur disait :
- Mais oui, mais oui,
Puis ajoutait, parlant pour lui :
- L’amour doit danser dans le rythme,
Ainsi que rythmes dans le corps.
Si tu crois qu’en montant aux cimes
Tu pourras contempler l’Aurore,
Alors mets toi nue dans la rime,
Et il disait :
- Mais oui, mais oui,
Nue comme tous nous naquîmes.
Et il riait.
Et puis, parfois, rentrant chez lui,
L’après-midi,
Il prenait son café au lit, et il fumait,
Et il rêvait
D'une princesse lumineuse…
Il lui disait :
- Mais oui, mais oui,
Echangeons nos paniers fleuris,
Nos longs vertiges colorés.
L’amour ne connaît pas de prix
Lorsque les corps sont soulevés,
Lorsqu’il nous fait marcher sur l’eau…
J’ai tant rêvé d’être un héros…
Alors, la prenant par la main,
Il l’emmenait voir ses chevaux,
Et tous deux, partaient en voyage,
Confiant leurs couronnes aux oiseaux
Et traversant la vie sauvage,
Dans les quartiers et les châteaux ;
Ils voyaient bien que c’était beau
D’être tous deux et sages et beaux
Et de faire tourner leurs images…
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25.03.2008
L'enfance de Zeus
Mettant temporairement de côté toutes les questions que posent ce monde, sombrons sans dommage quelques instants dans de la pure fiction. Il s'agit cette fois d'un conte qui pourrait être un conte pour les enfants : un tableau de l'enfance de Zeus, texte initialement écrit pour un concours de nouvelles organisé par "les contes du jour et de la nuit", émission de France Musique, dont le thème était "écrire un conte".
Il s'agit d'un court tableau de l'enfance de Zeus, qui, pour éviter la tendance de son propre père, Chronos, à manger ses enfants, fut judicieusement placé en Crète par sa mère Rhéa, qui tenait à lui. Placé chez la nymphe-chèvre Amalthée, il grandit, élevé de lait et de miel, sur la terre crétoise. Plus tard, pour remercier Amalthée, Zeus placera au ciel la constellation du Capricorne. (source Robert Graves, les mythes grecs).
J'a réalisé une libre adaptation de l'idée d'une enfance de Zeus, ayant pour ma part beaucoup fréquenté une île grecque durant mon adolescence. Ainsi j'imaginais l'enfance de Zeus en Crète.
A travers ce petit conte pour enfants et grands enfants, je délivre également un petit message philosophique, que tout le monde connait, mais qu'il est bon de méditer.
Bon voyage...
L’enfance de Zeus
1 Ouverture
Zeus et Koriphos se relèvent tous deux en bondissant.
- Allons-y ! proclame Zeus.
Koriphos jette un regard sur la nymphe-chèvre Amalthée, qui vient de les nourrir de son lait... Zeus et Koriphos vivent maintenant avec la chèvre. C’est Rhéa, la mère de Zeus, qui l’a placé là, en Crète, aux bons soins d’Amalthée la chèvre.
- Allez-y les petits, dit Amalthée, cela me parait être une bonne idée que tu as eu là, Zeus mignon. Le dieu de l’arc-en ciel aura forcément des sentences, des paroles sages à vous dire. Il vous renseignera bien… Allez-donc le voir.
- Tu vois, dit Zeus à Koriphos, Amalthée, notre mère nourricière, nous fait confiance.
A ces mots, il prend la main de Koriphos et il commence à l’entraîner vers l’orée de la grotte.
- Les enfants ! leur lance Amalthée : prenez garde toutefois à ne pas vous perdre dans les chemins rocailleux. Faites attention ; ce n’est pas un jeu.
- Nous y prendrons garde, lui répond le petit Zeus.
- Regardez, leur dit-elle, regardez comment font les petits animaux qui s’écartent des chemins déjà connus : ils regardent toujours en arrière, de temps à autre, pour voir d’où ils viennent, pour se rappeler le chemin.
Les deux enfants se tiennent dans l’entrée de la grotte, en contre-jour. Derrière eux, dans l’immensité bleue qui les attend, on voit les vagues du rivage scintiller dans le jour de soleil.
– Nous ferons ainsi, lance Koriphos, d’accord !
- D’accord, répètent-ils en chœur, puis ils démarrent en courrant. A la sortie de la grotte, ils courent ; puis dans le paysage vallonné, dans le grand rayon de soleil, ils courent encore, jusqu’au verger brillant du Vieil Homme Sage.
2 La visite
Les deux enfants, trop agités par l’idée de connaître le secret de l’arc-en ciel, avaient couru à vive allure jusqu’à la maison blanche du vieil homme sage. Celui-ci possède un verger rempli d’arbres magnifiques, auquel il donne un nom, arbre par arbre, Il entretient aussi, sur un petit lac, des cygnes et des canards qui voguent sur l’eau au gré du vent. Connu pour sa sagesse, sans doute va-t-il pouvoir donner aux enfants des informations utiles, avant leur visite au dieu de l’arc-en ciel, au sommet de la colline.
C’est Zeus, le plus entreprenant, qui frappe à sa porte et lui sourit à son arrivée :
– Bonjour vieil homme sage, lui dit l’enfant. Koriphos et moi nous allons voir l’arc-en ciel pour lui demander son secret… Avez-vous un bon conseil à nous donner ?
Le vieil homme sage hausse les épaules :
– Je ne suis pas qualifié, leur dit-il, pour ce genre de sagesse.
- Pour quel genre de sagesse es-tu qualifié, lui demande Zeus.
A ces mots, le vieil homme se met à rire :
– Hé bien, je peux vous offrir un gâteau aux figues et à la menthe, et de l’eau fraîche, si vous le souhaitez.
A leur tour, les deux garçons haussent les épaules :
– Merci, disent-ils, mais nous avons déjà déjeuné.
- Alors je suis qualifié aussi pour les courses de chevaux. Je peux vous dire quels sont les bons et les mauvais chevaux.
Les deux garçons secouent leur tête négativement :
– Non, nous venons nous renseigner sur l’arc-en ciel.
- L’arc- en ciel brille lorsque l’humidité de l’eau croise le rayon du soleil, dit Koriphos.
– Hé bien, lui dit le vieil homme, je vois que tu es déjà sage, toi qui sais tant de choses. Allez-y, et puis venez me raconter ce que l’arc-en ciel vous aura dit.
Tout joyeux, les deux garçons reprennent leur route.
3 Les consignes
- Tu vois, dit Koriphos à Zeus, le vieil homme sage n’est pas sage dans tous les domaines.
- Il faudrait faire une liste des domaines de sagesse, lui répond Zeus, en souriant, tandis qu’ils marchent sur le chemin escarpé. Par instants, le sommet de la colline est bien visible. La terre, sèche et chaude, de l’été, laisse pousser des oliviers brillants, dont les feuilles paraissent argentées, et des figuiers aux feuilles bien dessinées.
Mais, tandis qu’ils avancent sur le chemin, en bavardant, ils n’ont pas remarqué un loup discret qui les suit, masqué par les broussailles.
- Moi, dit le jeune Zeus, je trouve qu’un homme sage devrait être sage dans tous les domaines. En effet, s’il n’est pas sage dans un domaine, peut-être est-ce contradictoire avec sa sagesse dans les autres domaines, et peut-être n’est-il sage en aucun domaine ?...
- Je ne sais pas, dit Koriphos, car on ne nous a jamais dit vraiment ce qu’est la sagesse…
Les deux garçons, tout en grimpant sur le chemin clair, se mettent à réfléchir chacun de leur côté.
- Peut-être, dit Zeus, peut-être l’arc-en ciel pourra nous répondre sur ce point.
C’est alors que le loup court vers eux, gueule ouverte sur des dents bien limées, corps tendu dans la précision de l’attaque. Aussi rapides que des moineaux, les deux garçons grimpent et se trouvent, en deux temps trois mouvements chacun au sommet d’un olivier, où le loup ne peut les atteindre.
- Zeus, appelle Koriphos, qui ne le voit pas au travers des feuillages, es-tu sauvé ?
- Je suis sauvé autant que toi, se met à rire Zeus… Attendons que le loup se lasse, et puis j’ai avec moi le couteau qu’Amalthée m’a donné.
4 Visite à l’Arc-en ciel
Le soir tombe, la nuit passe, le jour se lève... Le lendemain, une louve passe dans ce coin de nature. Le loup, plus intéressé par sa partenaire que par les deux petits enfants qui balancent maintenant depuis de longues heures au sommet des arbres, s’éclipse pour suivre sa belle. Rapidement, les deux enfants, épuisés et morts de soif, redescendent des arbres et n’ont de cesse de courir pour arriver enfin, en haut de la colline, dans le domaine de l’arc-en ciel. Là, entrant dans le parc fermé de hautes barrières de bois, ils peuvent enfin s’arrêter pour reprendre leur souffle et boire à une fontaine.
- L’amour du loup pour la louve est une sagesse du loup, dit Koriphos à Zeus, et ils se mettent à rire.
C’est alors que l’arc-en ciel, ornant toute la vaste plaine, se lève, et étend ses longues lignes colorées tout au travers du ciel. Stupéfaits et ravis, les deux garçons, qui se reposaient dans l’herbe, se relèvent aussitôt.
- Arc-en ciel enchanté, appellent-ils. Arc-en ciel, réponds-nous… Quelle est ta sagesse ?...
Mais l’arc-en ciel, qui s’étend de toute sa splendeur coloré dans l’espace du ciel immense, l’arc-en ciel se tait et ne dit rien. Il est simplement couleur, humeur du ciel, illustration des secrets de la lumière. Il est simplement une expression magnifique des couleurs du monde, dans le ciel sans limites. Il est simplement un jeu de la physique, lorsque l’eau en fines gouttes rencontre la lumière du soleil. Il est simplement cela. Il est tout cela.
5 Sur le Rivage
Redescendus sur le rivage, les deux garçons vont maintenant se baigner dans la mer… Le soleil radieux, le ciel sans nuage et les vagues profondes et douces semblent répondre à toutes leurs questions. S’asseyant sur la plage, la jeune Pasiphaé, une jeune bergère des environs, vient les attendre pour parler avec eux.
- Pasiphaé, lui dit Zeus en marchant sur le sable : nous sommes allés voir l’arc-en ciel et il ne nous a rien dit.
- Il est resté silencieux, ajoute Koriphos, en se séchant. Tu te rends compte ? Nous sommes allés jusque là-haut pour cette rencontre, et il n’a rien dit…
Pasiphaé se met à rire :
- C’est normal, mes petits lions, leur dit-elle.
- Pourquoi ? demandent-ils en chœur.
Ils sont maintenant tous trois assis sur le sable doux.
- Parce que l’arc-en ciel est simplement un phénomène de la nature. Il n’est pas humain, il n’est pas un dieu, il ne parle pas : il resplendit, voilà. C’est une poésie naturelle
- D’accord, dit Zeus. Nous pensions que c’était un dieu.
- C’est certainement un dieu, à sa manière, dit Pasiphaé : un dieu léger, même s’il n’a ni parole, ni mot, ni chant… C’est quelque chose de magnifique et de sacré, comme la nature toute entière.
- Même les loups ? demanda Koriphos. Dirais-tu que les loups également appartiennent à la nature magnifique ?
- Les loups aussi, dit Pasiphaé, mais il vaut mieux rester loin d’eux.
- Alors, soupira Zeus, l’arc-en ciel n’avait pas de message de sagesse pour nous.
- Mais si, leur dit Pasiphaé : il avait le message de la diversité.
- La diversité ?
- Oui, la diversité, tu ne connais pas la comptine ?
- Vas-y.
Alors Pasiphaé commence à chanter la comptine de l’arc-en ciel, qui évoque la diversité de la nature, la diversité des couleurs, la diversité des paysages, et la diversité des cultures et des personnes…
- D’accord ! s’écrit Zeus.
- L’arc-en ciel représente la variété, le grand nombre de catégories, d’êtres, de choses, de choix, de personnes, de styles… Tu comprends maintenant ? lui demande encore Pasiphaé.
- Oui, comme la variété des couleurs…
- Oui, la variété des couleurs est la sagesse de l’arc-en ciel. Elle nous enseigne que la variété est une bonne chose …
C’est alors que les deux garçons, soudainement enthousiastes, se lèvent pour rentrer voir Amalthée, la nymphe chèvre qui les attend :
- Amalthée ! Amalthée !... crient-ils, en rentrant dans la grotte. Nous avons appris la sagesse de l’arc-en ciel !...
Un peu plus tard, lorsque Zeus sera devenu un adulte, il mettra Amalthée la chèvre dans le ciel, pour la remercier de sa protection : pour cela, il a créé la constellation du Capricorne.
(Ecrit pour les Contes du Jour et de la Nuit-Emission de France Musique, Radio France)
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15.03.2008
Avoir des ailes- en exclusivité
Légende des Ailes
Penser, oui, mais comment... Dans quel ordre ?... Quel désordre ?... Quelles images ?... La nature est sur Terre, et la Terre n'est posée sur rien. Que savons-nous du genre oiseau ? Que savons-nous du genre humain ?... Ah, si tout cela doit paraitre comme une réalité avérée, commençons alors par organiser ce qui se peut, intellectuellement... Pas d'abstraction complexe : de la vie, de la vague, et de la prospective, oui... Oui, de la prospective, c'est à dire : une manière d'avancer.
Penser, oui, mais dans quel ordre...
*
Le Soleil se lève ; la lumière parait. La petite lune s’abandonne, paisible, encore toute enveloppée du rayon solaire, toute chaude, et ainsi, elle s’alanguit ; elle passe de l’autre côté de la planète, en douceur… Le char d’or du Soleil lance ses flammes vers la Terre comme deux grands bras tendus ; le jaune de la lumière rejoignant le bleu de l’eau, le vert se crée, les arbres poussent, les fruits poussent, les fruits gonflent, les rivières circulent et les oiseaux volent et chantent, tout parfumés de gouttes. Les oiseaux volent en chantant et ils chantent en volant : tout est bon, pour l’aile, pour le rayon, pour le chant. Il existe des mystères et il existe des connaissances. Et les oiseaux ont des connaissances, et ils volent et ils chantent, ils font ce qu’ils ont à faire, maintenant. Ainsi les oiseaux travaillent, au-dessus des vagues. Ils donnent aux humains la mesure du Grand ciel, de l’atmosphère terrestre où leurs battements d’ailes forment des échos aux pensées : échos d’un corps qui s’élève, écho d’un regard en altitude, qui, placé en hauteur, embrasse beaucoup de choses à la fois, une multitude d’un seul Rayon ; écho d’une pensée qui veut voir la globalité. Alors cette pensée, placée en hauteur, percevant la multitude, est dans l’observation ; elle cherche le général dans le nombre, l’objectif dans le subjectif, la connaissance dans la vastitude … Voyant le monde de haut, de son observatoire céleste, de son judicieux bonheur, elle travaille à définir des essentiels, dans l’exploration, l’analyse, l’apprentissage…
Puis, d’un battement d’ailes, ayant noté des connaissances, elle redescend aimer, apprécier, participer, préférer ; elle redescend vers l’Unique, les Uniques, et s’approche en souriant de tout ce qui est, pour elle, précieux et personnel… Là-haut elle a laissé, aux neigeux sommets, le nombre, les lois générales, les classifications, les catégories ; elle redescend avec l’eau du courant, les passionnantes variations du relief, elle entre dans l’action, la préférence, l’immédiat, les relations...
*
Car elle est redescendue maintenant. D’un battement d’ailes, la pensée est redescendue. L’oiseau est redescendu. Les regards sont redescendus ; ils sont là, dans l’interaction. Ils sont présents maintenant. D’un battement d’ailes, elle est redescendue ; d’un toboggan vif et frais, d’un canoë dans une rivière de montagne, d’une route en voiture dont le ronron la berce, d’un sentier dans la montagne où ses pieds s’arrondissent dans les pierres, d’un ascenseur électrique qui la ramène du ciel à la terre, d’un escalier descendu, âme légère, pied sautillant… Ainsi, elle est redescendue, ainsi : sans avoir quitté la terre, sans avoir quitté le ciel : en passant d’un niveau de compréhension à un autre, du particulier au général et du général au particulier… En donnant la main à son rêve, elle est redescendue. Maintenant, elle participe, avec gaieté, avec clarté ; avec entrain et volupté.
*
L’air est frais : chargé d’eau, déchargé de limites. La profondeur du ciel, où passent des mouettes aux becs rouge qui jouent avec les courants d’air, la profondeur du ciel est une invitation au voyage. L’horizon parait la formule indépassable de la curiosité humaine.… Dans l’air, tout s’éparpille dans une explosion d’atomes apaisante à l’esprit, avec ses tons de bleus et ses vagues régulières. Au ciel - uniquement bleu !- pas de diversité, la répétition. Pas de complexité, l’unité parfaite. Monochromie apaisant la pensée, apportant comme une réponse unique aux pensées traversant. Formulant le grand tout, le mot magique : bleu, ciel, infini, unique, lyrique, foisonnant de simplicité, débordant d’unité, apologie, immensité, savoir unifié, amour humain pour ce qui le dépasse et le contient !... du moment qu’il y a de l’amour ; du moment qu’on a l’idée qu’un jour, deux regards flamboyants se rencontrent, se caressent, jouent, se mêlent, s’entremêlent, s’interpellent et créent des ribambelles, résonnent, se façonnent, se capitonnent ; se réjouissent, et en jouissent... Heureux, heureuse… Lorsqu’on observe le ciel, parfois on pense loin…La profondeur du ciel, la profondeur du monde, la profondeur du cœur humain. Et, si d’aventure on a le vertige, face à ce ciel qui s’étend jusqu’aux mystères de l’être, alors on sourit pour se rendre favorable, toutes ensembles, les forces du destin. Apologie des ailes.
*
Ainsi la pensée s’est étendue par l’expérience du vaste… Et maintenant elle arrive... Elle est redescendue… Elle est allée voyager, rencontrer d’autres vérités, une à une. Puis elle est arrivée à son port… Après avoir bien navigué, fleurté avec la vague, fleuri, immergée dans l’immense horizon, elle est arrivée à son port... D’accord… Vivante, elle a tracé dans les flots bleus, marché de port en port, jusqu’à l’heure d’embarquer ; elle a bien navigué, découvert le nouveau rivage, vu les îles de saison en saison, de rocher en rocher, de ponton en ponton ; elle a découpé l’aube en quartiers de soleil orangé ; elle a dansé dans le navire, elle a vu le soir, le matin, le miroir, les regards ; elle a bien navigué… Fendu les vents et les courants, inventé, innové, longé le long couloir dont la barrière métallique la protège des sortilèges d’une eau profonde au cœur humain. Elle a bien navigué, découvert, inventé, planté ici et là des éclats de soi-même, comme la vague est la même, comme la transe l’emmène, comme la lumière se pose sur le sommet du flot, comme on aime à trouver que tout cela est beau, et on aime s’y nourrir, y frémir, y grandir, y croître, bouger ses bras en algue, ouvrir son cœur en étoile de mer, et tanguer, tanguer, tanguer, comme la barque !... et découvrir encore !... Comme on aime l’ondulation amoureuse du dauphin, comme on aime le suivre, dans son amour du monde où ne battent que des coeurs ; comme on aime la nuit et le matin, et comme on aime aimer, préférer, susciter, rencontrer, ainsi sur le bateau, dans la fraîcheur des flots, voguant dans le pur bleu, bien calée dans l’azur, sur le pont fendant l’eau, renvoyant formes humaines à toutes formes du monde, le port étant la vraie forme d’aimer, l’amour étant la vraie forme du vrai... Vérité de la définition et définition de la vérité… Oui, après avoir bien navigué, elle est vraiment très contente d’arriver, contente de l’avoir fait : oui contente d’être là, dans le nouvel éclat…
*
Elle est neuve, nouvelle, recréée. Elle sourit sans penser. Elle a la bouche devant et le sourcil parfait. Elle s’amuse pour un rien. Elle joue de ses deux mains. Elle s’élève en marchant. Intrépide, et ouverte d’esprit : ici le monde immense et la bouche rougie... L’amour se trouve ici… Elle arrive dans le port. Le port est la vraie forme d’aimer, l’amour est la vraie forme du vrai... On trouve de tout ici. De quoi danser, de quoi manger, de quoi dormir, de quoi rêver… Et qui aimer… Et la pensée est neuve, recréée, nouvelle. Elle arrive dans son port... Le bateau ralentit. La machine s’assouplit, se donne à la douceur, devient souple et joyeuse, pour s’arrimer au relief… Marcher dans la ville… Désormais, la vie n’est un mystère que pour mieux nous charmer. La vérité se donne comme une information. Le port s’étale en rond. C’est un félin immense où on vient se lover. Ainsi, elle descend du navire, elle traverse le pont, que des hommes ont tendu. Elle regarde les cordes, qui tiennent le bâtiment par la force d’aimer. La science de débarquer… Et elle avance, avec esprit de décision. Elle connaît les réponses, elle connaît les questions. Elle pense à autre chose maintenant….L’écume prend les cheveux ; le sang circule ; les muscles s’informent ; le visage est entier ; la robe aspire l’air frais… Baignade… Tendre et fraîche… Un sentiment long, profond, sans fond, pour le brasier… Et le monde recommence, revient et apparaît… Il est neuf, nouveau, recréé. Aujourd’hui est le premier jour... Le premier jour de toujours. C’est le port où on a toujours rêvé d’arriver, le port qui a toujours rêvé nous aimer... Ainsi, en bonheur, et vérité… Car la vérité est la vie. La conscience est la vie. Rêves, illusions, réalités… On a coutume d’aimer les vérités qui nous rendent heureux… S’il existait une vérité triste que nul ne pourrait changer, nul ne voudrait la connaître, peut-être... Mais en vérité, dans l’immense univers, dans le cours de lumière, la vérité n’est jamais triste, est toujours gaie, est toujours vivante, est toujours vraie. Si quelqu’un sourit pour une rivière qui n’a jamais commencé à couler, ne devrait-il pas mieux sourire pour une rivière existante… Si elle n’existe pas encore, qu’il commence à creuser… Oui, que penses-tu du papillon se brûlant sur une ampoule électrique qu’il a prise pour un soleil. Alors, en bonheur, en vérité, avec nos phases de repos et nos phases de combativité, continuons d’avancer…
*
Comparé à la vague, géométrie de l’air, répétitive, la côte, variée, incarnée, sonore, est une apparition géniale… Toujours, l’inconnu et le connu se rencontrent ici, produisant l’étincelle bonne pour les yeux, pour le cœur et le corps. Dans l’idéal, un peuple fleuri, roucoulant, énergique apparaît. L’idéal n’est pas la réalité, comme son nom l’indique, mais il lui arrive de lui ressembler... Alors… On débarque du pont. Alors… On commence le jeu pour les invitations... Mon cher cœur… Partout !... Il y a des pistes, des fêtes, des cérémonies, des discussions, des jeux, des amours, du respect, de la poésie, des invitations… Certaines routes sont éclairées, d’autres n’ont pas encore de nom... Ici !... Dans l’atmosphère parfumée, géniale, géante, dans tous les va et viens, les charmes échangés, ici !... dans le ciel portuaire animé. Sur les chemins où il est bon de marcher.
Certains de ces chemins ont un nom, d’autres ne sont pas encore nommés. Certains s’appellent « Résous l’énigme », « Le mystère de toi-même » ; « Aime l’essentiel », « Bonheur et vérité », « Vérité à danser », « Amour et belles idées » ; d’autres « Viens t’amuser », « Les mille chemins de l’intensité », « Instants pour la légende de l’infini », « Vérité nue et habillée », « Un trésor est révélé», « Scintillements des neurones » « Nature, nature, nature », « Histoire d’amour et de liberté », « Life poetry », « Vie poésie » « Corps et esprit »… Et il y a tant de noms, tant de visages, et tant d’idées, et tant d’etc., et tant de chemins qui n’ont pas encore été nommés, et tant de noms qui savent bien stimuler, qu’on est vraiment très heureux d’arriver…
Et la pensée, redescendue de la montagne des généralités, débarquée du voyage où elle découvre les singularités, la pensée vient d’arriver : elle a commencé à se poser.
Elle a des ailes !
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